Œuvres complètes de Béranger, 1839
Le tombeau de manuel
Air : Te souviens-tu ? etc.
Tout est fini ; la foule se disperse ;À son cercueil un peuple a dit adieu,Et l’amitié des larmes qu’elle verseNe fera plus confidence qu’à Dieu.J’entends sur lui la terre qui retombe.Hélas ! Français, vous l’allez oublier.À vos enfants, pour indiquer sa tombe,Prêtez secours au pauvre chansonnier.
Je quête ici pour honorer les restesD’un citoyen votre plus ferme appui.J’eus le secret de ses vertus modestes :Bras, tête et cœur, tout était peuple en lui.L’humble tombeau qui sied à sa dépouilleEst par nous tous un tribut à payer.Près de sa fosse un ami s’agenouille :Prêtez secours au pauvre chansonnier.
Mon cœur lui doit ces soins pieux et tendres.Voilà douze ans qu’en des jours désastreux,Sur les débris de la patrie en cendres,Nous nous étions rencontrés tous les deux.Moi, je chantais ; lui, vétéran d’Arcole,Sourit au luth vengeur d’un vieux laurier.Grâce à vos dons, qu’un tombeau me console :Prêtez secours au pauvre chansonnier.
L’ambition n’effleurait point sa vie ;Mais, même aux champs, rêvant un beau trépas,Il écoutait si la France asservie,En appelant, ne se réveillait pas.Contre la mort j’aurais eu son courage,Quand sur son bras je pouvais m’appuyer.Ma voix pour lui demande un peu d’ombrage :Prêtez secours au pauvre chansonnier.
Contre un pouvoir qui de nous se sépare,Son éloquence a toujours combattu.Ce n’était point la foudre qui s’égare ;C’était un glaive aux mains de la Vertu.De la tribune on l’arrache ; il en tombeEntre les bras d’un peuple tout entier.La haine est là ; défendons bien sa tombe :Prêtez secours au pauvre chansonnier.
Tu l’oublias, peuple encor trop volage,Sitôt qu’à l’ombre il goûta le repos.Mais, noble esquif mis à sec sur la plage,Il dut compter sur le retour des flots.La seule mort troubla la solitudeOù mes chansons accouraient l’égayer.Pour effacer quatre ans d’ingratitude,Prêtez secours au pauvre chansonnier.
Oui, qu’un tombeau témoigne de nos larmes.Assistez-moi, vous pour qui j’ai chantéPaix et concorde, au bruit sanglant des armes ;Et sous le joug, espoir et liberté.Payez mes chants doux à votre mémoire :Je tends la main au plus humble denier.De Manuel pour consacrer la gloire,Prêtez secours au pauvre chansonnier.
56 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Béranger, Paris, H. FOURNIER AÎNÉ, ÉDITEUR, 1839· numérisation wikisource.org· Sources