Œuvres complètes de Béranger, 1839
Le vieux drapeau
1820
Air : Elle aime à rire, elle aime à boire
De mes vieux compagnons de gloireJe viens de me voir entouré ;Nos souvenirs m’ont enivré,Le vin m’a rendu la mémoire.Fier de mes exploits et des leurs,J’ai mon drapeau dans ma chaumière.Quand secoûrai-je la poussièreQui ternit ses nobles couleurs ?
Il est caché sous l’humble pailleOù je dors pauvre et mutilé,Lui qui, sûr de vaincre, a voléVingt ans de bataille en bataille !Chargé de lauriers et de fleurs,Il brilla sur l’Europe entière.Quand secoûrai-je la poussièreQui ternit ses nobles couleurs ?
Ce drapeau payait à la FranceTout le sang qu’il nous a coûté.Sur le sein de la Liberté,Nos fils jouaient avec sa lance.Qu’il prouve encore aux oppresseursCombien la gloire est roturière.Quand secoûrai-je la poussièreQui ternit ses nobles couleurs ?
Son aigle est resté dans la poudre,Fatigué de lointains exploits.Rendons-lui le coq des Gaulois ;Il sut aussi lancer la foudre.La France, oubliant ses douleurs,Le rebénira, libre et fière.Quand secoûrai-je la poussièreQui ternit ses nobles couleurs ?
Las d’errer avec la Victoire,Des lois il deviendra l’appui.Chaque soldat fut, grâce à lui,Citoyen aux bords de la Loire.Seul il peut voiler nos malheurs ;Déployons-le sur la frontière.Quand secoûrai-je la poussièreQui ternit ses nobles couleurs ?
Mais il est là, près de mes armes ;Un instant, osons l’entrevoir.Viens, mon drapeau ! viens, mon espoir !C’est à toi d’essuyer mes larmes.D’un guerrier qui verse des pleurs,Le ciel entendra la prière :Oui, je secoûrai la poussièreQui ternit tes nobles couleurs.
48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Béranger, Paris, H. FOURNIER AÎNÉ, ÉDITEUR, 1839· numérisation wikisource.org· Sources