Œuvres complètes de Béranger, 1839
Préface
Air du vaudeville de Préville et Taconnet
Allez, enfants nés sous un autre règne ;Sous celui-ci quittez le coin du feu.Adieu ! partez, bien que pour vous je craigneCertaines gens qui pardonnent trop peu.On m’a crié : L’occasion est bonne ;Tous les partis rapprochent leurs drapeaux.Allez, enfants ; mais n’éveillez personne :Mon médecin m’ordonne le repos.
Pour vos aînés que de pas et d’alarmes !J’ai vu Thémis m’ôter mon plus doux bien ;Car en prison le sommeil est sans charmes ;Près du malheur on ne dort jamais bien.J’entends encor le verrou qui résonne,Et dans ma main fait trembler mes pipeaux.Allez, enfants ; mais n’éveillez personne :Mon médecin m’ordonne le repos.
Si l’on disait : La gaîté vous délaisse,Vous répondrez (et pour moi j’en rougis) :« De notre père accusant la faiblesse,« Les plus joyeux sont restés au logis. »Ces égrillards iraient, d’humeur bouffonne,Pincer au lit le diable et ses suppôts.Allez, enfants ; mais n’éveillez personne :Mon médecin m’ordonne le repos.
Vous passerez près d’une ruche pleine,D’abeilles, non ; mais de guêpes, je crois.Ne soufflez mot, retenez votre haleine ;Tremblez, enfants, vous qui jurez parfois !Le dard caché qu’à ces guêpes Dieu donneA fait périr des bergers, des troupeaux.Allez, enfants ; mais n’éveillez personne :Mon médecin m’ordonne le repos.
Petits Poucets de la littérature,S’il vient un ogre, évitez bien sa dent,Ou, s’il s’endort, dérobez sa chaussure ;De s’en servir on peut juger prudent.Non : qu’ai-je dit ? Ah ! la peur déraisonne ;Tous les partis rapprochent leurs drapeaux.Allez, enfants ; mais n’éveillez personne :Mon médecin m’ordonne le repos.
40 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Béranger, Paris, H. FOURNIER AÎNÉ, ÉDITEUR, 1839· numérisation wikisource.org· Sources