Œuvres complètes de Béranger, 1839
Le retour dans la patrie
Air : Suzon sortant de son village.
Qu’il va lentement le navireÀ qui j’ai confié mon sort !Au rivage où mon cœur aspire,Qu’il est lent à trouver un port !France adorée !Douce contrée !Mes yeux cent fois ont cru te découvrir.Qu’un vent rapideSoudain nous guideAux bords sacrés où je reviens mourir.Mais enfin le matelot crie :Terre ! terre ! là bas, voyez !Ah ! tous mes maux sont oubliés.Salut à ma patrie ! (ter.)
Oui, voilà les rives de France ;Oui, voilà le port vaste et sûr,Voisin des champs où mon enfanceS’écoula sous un chaume obscur.France adorée !Douce contrée !Après vingt ans enfin je te revois ;De mon villageJe vois la plage,Je vois fumer la cime de nos toits.Combien mon âme est attendrie !Là furent mes premiers amours ;Là ma mère m’attend toujours,Salut à ma patrie !
Loin de mon berceau, jeune encore,L’inconstance emporta mes pasJusqu’au sein des mers où l’auroreSourit aux plus riches climats.France adorée !Douce contrée !Dieu te devait leurs fécondes chaleurs.Toute l’année,Là, brille ornée,De fleurs, de fruits, et de fruits et de fleurs.Mais là, ma jeunesse flétrieRêvait à des climats plus chers ;Là, je regrettais nos hivers.Salut à ma patrie !
J’ai pu me faire une famille,Et des trésors m’étaient promis.Sous un ciel où le sang pétille,À mes vœux l’amour fut soumis.France adorée !Douce contrée !Que de plaisirs quittés pour te revoir !Mais sans jeunesse,Mais sans richesse,Si d’être aimé je dois perdre l’espoir ;De mes amours, dans la prairie,Les souvenirs seront présents ;C’est du soleil pour mes vieux ans.Salut à ma patrie !
Poussé chez des peuples sauvagesQui m’offraient de régner sur eux,J’ai dû défendre leurs rivagesContre des ennemis nombreux.France adorée !Douce contrée !Tes champs alors gémissaient envahis.Puissance et gloire,Cris de victoire,Rien n’étouffa la voix de mon pays.De tout quitter mon cœur me prie :Je reviens pauvre, mais constant.Une bêche est là qui m’attend.Salut à ma patrie !
Au bruit des transports d’allégresse,Enfin le navire entre au port.Dans cette barque où l’on se presse,Hâtons-nous d’atteindre le bord.France adorée !Douce contrée !Puissent tes fils te revoir ainsi tous !Enfin j’arrive,Et sur la riveJe rends au ciel, je rends grâce à genoux.Je t’embrasse, ô terre chérie !Dieu ! qu’un exilé doit souffrir !Moi, désormais je puis mourir.Salut à ma patrie !
84 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Béranger, Paris, H. FOURNIER AÎNÉ, ÉDITEUR, 1839· numérisation wikisource.org· Sources