Œuvres complètes de Béranger, 1839
Le vilain
AIR : Ninon chez madame de Sévigné
Hé quoi ! j’apprends que l’on critiqueLe de qui précède mon nom.Êtes-vous de noblesse antique ?Moi, noble ? oh ! vraiment, messieurs, non,Non, d’aucune chevalerieJe n’ai le brevet sur vélin.Je ne sais qu’aimer ma patrie… (bis.)Je suis vilain et très-vilain… (bis.)Je suis vilain,Vilain, vilain.
Ah ! sans un de j’aurais dû naître ;Car, dans mon sang si j’ai bien lu,Jadis mes aïeux ont d’un maîtreMaudit le pouvoir absolu.Ce pouvoir, sur sa vieille base,Étant la meule du moulin,Ils étaient le grain qu’elle écrase.Je suis vilain et très-vilain,Je suis vilain,Vilain, vilain.
Mes aïeux, jamais dans leurs terresN’ont vexé des serfs indigents ;Jamais leurs nobles cimeterresDans les bois n’ont fait peur aux gens.Aucun d’eux, las de sa campagne,Ne fut transformé par MerlinEn chambellan de… Charlemagne.Je suis vilain et très-vilain,Je suis vilain,Vilain, vilain.
Jamais aux discordes civilesMes braves aïeux n’ont pris part ;De l’Anglais aucun dans nos villesN’introduisit le léopard ;Et quand l’église, par sa brigue,Poussait l’état vers son déclin,Aucun d’eux n’a signé la Ligue.Je suis vilain et très-vilain,Je suis vilain,Vilain, vilain.
Laissez-moi donc sous ma bannière,Vous, messieurs, qui, le nez au vent,Nobles par votre boutonnière,Encensez tout soleil levant.J’honore une race commune,Car sensible, quoique malin,Je n’ai flatté que l’infortune.Je suis vilain et très-vilain,Je suis vilain,Vilain, vilain.
50 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Béranger, Paris, H. FOURNIER AÎNÉ, ÉDITEUR, 1839· numérisation wikisource.org· Sources