Œuvres complètes de Béranger, 1839
Voyage au pays de cocagne
AIR : Contredanse de la Rosière, ou L’ombre s’évapore
Ah ! vers une riveOù sans peine on vive,Qui m’aime me suive !Voyageons gaîment.Ivre de champagne,Je bats la campagne,Et vois de CocagneLe pays charmant.
Terre chérie,Sois ma patrie :Qu’ici je rieDu sort inconstant.Pour moi tout change :Bonheur étrange !Je bois et mangeSans un sou comptant.
Mon appétit s’ouvre,Et mon œil découvreLes portes d’un LouvreEn tourte arrondi.J’y vois de gros gardes,Cuirassés de bardes,Portant hallebardesDe sucre candi.
Bon dieu ! que j’aimeCe doux système !Les canons mêmeDe sucre sont faits.Belles sculptures,Riches peinturesEn confitures,Ornent les buffets.
Pierrots et Paillasses,Beaux esprits cocasses,Charment sur les placesLe peuple ébahi,Pour qui cent fontaines,Au lieu d’eaux malsaines,Versent, toujours pleines,Le beaune et l’aï.
Des gens enfournent,D’autres défournent ;Aux broches tournentVeau, bœuf et mouton.Des lois de tableL’ordre équitable,De tout coupableFait un marmiton.
Dans un palais j’entre,Et je m’assieds entreDes grands dont le ventreSe porte un défi ;Je trouve en ce monde,Où la graisse abonde,Vénus toute rondeEt l’Amour bouffi.
Nul front sinistre ;Propos de cuistre,Airs de ministre,N’y sont point permis.La table est mise,La chère exquise ;Que l’on se grise :Trinquons, mes amis !
Mais parlons d’affaires.Beautés peu sévères,Qu’au doux bruit des verresD’un dessert friand,On chante et l’on diseQuelque gaillardiseQui nous scandaliseEn nous égayant.
Quand le vin tapeL’époux qu’on drape,Que sur la nappeIl s’endort à point ;De femme aimableMère intraitable,Ah ! Sous la tableNe regardez point.
Folle et tendre orgie !La face rougie,La panse élargie,Là chacun est roi ;Et quand l’heure inviteÀ gagner son gîte,L’on rentre bien viteAilleurs que chez soi.
Que de goguettes !Que d’amourettes !Jamais de dettes :Point de nœuds constants.Entre l’ivresseEt la paresse,Notre jeunesseVa jusqu’à cent ans.
Oui, dans ton empire,Cocagne, on respire…Mais, qui vient détruireCe rêve enchanteur ?Ami, j’en ai honte ;C’est quelqu’un qui monteApporter le compteDu restaurateur.
Versification
- Forme
- Quatrains
- Rimes
- 7(abab)
- Mètre
- Vers de 5, 1 et 6 syllabes (28 de 5, 14 de 1, 14 de 6)· profil 5, 1, 6
- Strophes
- 7 quatrains
- Mots à la rime
- a rive / suive masculineb vive / gaîment fémininea chérie / rie masculineb patrie / inconstant fémininea s’ouvre / Louvre masculineb découvre / arrondi fémininea j’aime / même masculineb système / faits fémininea Paillasses / places masculineb cocasses / ébahi fémininea enfournent / tournent masculineb défournent / mouton fémininea j’entre / ventre masculineb entre / défi féminine
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
104 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Béranger, Paris, H. FOURNIER AÎNÉ, ÉDITEUR, 1839· numérisation wikisource.org· Sources