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un seul est le mot juste.

Poésies, 1845‑1858· Poèmes et poésies

Casimir Delavigne

POÈME QUI A OBTENU A ROUEN UNE MÉDAILLE DE VERMEIL

Prosper Blanchemain· strophes variées, alexandrins et octosyllabes, 133 vers

A La Normandie.

S’il ne m’admirait pas, il ne m’eût pas chanté.CASIMIR DELAVIGNE.

Pleurez, Muses, pleurez !‖ Et toi, chère Neustrie,Toi le plus beau fleuron‖ de ma belle patrie,Penche-toi sur ton fleuve‖ aux flots irrésolus,Cache ton noble front‖ sous un funèbre voile ;Notre ciel a perdu‖ sa plus brillante étoile :Pleure ! Delavigne n’est plus !

France qu’il aimait tant,‖ i ! n’est plus, ton Poète !La mort a mis son doigt‖ sur sa bouche muette.Qui dira comme lui‖ tes splendeurs à venir ?Il a pleuré ton deuil‖ et chanté tes victoires.France, tous tes malheurs,‖ France, toutes tes gloiresLe lèguent à ton souvenir.

Il n’est plus ! — Que de foi, au milieu des orages,O Poète ! chantant‖ tes immortels ouvrages,Le peuple, avec espoir,‖ leva son front plus fier !Ta voix, brillant écho‖ de ta haute pensée,Faisait, dans cette foule‖ à te suivre empressée,Passer un sympathique éclair !

Aux champs de Waterloo,‖ lorsque l’Europe entièreInsultait à nos preux‖ tombés dans la poussière ;Quand la patrie à peine‖ osait gémir tout bas,Le chant qui résonna‖ sur la harpe du bardeFut un hymne de pleurs‖ pour l’héroïque GardeQui meurt et qui ne se rend pas !

Quand Botzaris leva‖ sa tète révoltée,A tes accents Argos‖ crut entendre Tyrtée,L’Albanie opprimée‖ enfanta des soldats,Athènes secoua‖ ses entraves serviles,Et Sparte réveilla‖ l’écho des ThermopylesAu grand nom de Léonidas !

Si tu ressuscitais‖ un héros des vieux âges,C’était Colomb trouvant,‖ malgré tant de naufrages,Malgré les envieux‖ plus cruels que les mers,Cette Amérique, en maux‖ plus qu’en trésors féconde,Et, pour prix de sa peine,‖ en échange d’un monde,De son roi recevant des fers !

Ou c’était Jeanne d’Arc,‖ qui de sauver la France,Bergère, concevait‖ l’incroyable espérance,Se levait, combattait,‖ écrasait l’ennemi ;Puis, captive et traînée‖ au bûcher funéraire,Se prenait à pleurer,‖ songeant à son vieux pèreQui l’attendait à Domrémy.

Ce n’est pas tout encor :‖ Thalie et MelpomèneOnt promis à son front‖ les lauriers de la scène.Silence !… Un noble éclat‖ dans ses regards a lui ;Mille héros divers‖ se dressent devant lui.Sors du tombeau sanglant,‖ Faliero, triste Doge !Le sang victorieux‖ dont s’empourpre ta toge,Le vieux sang de Zara‖ ne te sauvera pas ;Il faut subir la honte‖ et subir le trépas !Sombre Plessis-lès-Tours,‖ renais de tes ruines ;Garde écossaise, au poste !‖ Et vous, Coytier, Commines,Tristan, relevez-vous !‖ Toi, reviens de l’enfer,Courbe-les tous encor‖ sous ton sceptre de fer,Monarque au cœur pétri‖ de limon et de bronze,Hypocrite, haineux‖ et cruel… Louis Onze !Et vous, faibles enfants,‖ dignes de tant d’amour,Fils d’Édouard, rentrez‖ aux cachots de la Tour !Glocester vous poursuit‖ d’une sombre colère ;Offrez vos jeunes fronts‖ aux baisers d’une mère,Qui vous baigne de pleurs‖ pour la dernière fois ;Enfants, il faut mourir…‖ vous êtes fils de rois !

Toi qui sais au néant‖ arracher ces figures.Femmes, vieillards, enfants,‖ guerriers sous leurs armureDe qui donc le tiens-tu‖ ce magique pouvoirDe nous prendre à ta guise‖ et de nous émouvoir,De nous faire subir‖ amour, espoir, alarmes,Et de nous rendre heureux‖ en nous tirant des larmes ?Oui, tu le tiens du ciel,‖ et ton âme de feu,Par la création,‖ se rapproche de Dieu.Tu veux ! un monde naît‖ de ta seule pensée !Du fond des temps, la honte‖ ou la gloire passée,Pour éclairer nos cœurs,‖ se lève à ton appel ;Et ce que son doigt touche,‖ il le crée immortel !…

Pour célébrer le Cid,‖ cette gloire espagnole,Ta muse de Corneille‖ emprunte l’auréole ;Près de quitter les cieux,‖ ton astre, en son ardeur,Semble grandir encor,‖ redoublant de splendeur,Et s’abîme, brillant‖ d’une gloire pareille,Où se leva jadis l’astre du grand Corneille

Maintenant, la terre du deuilCouvre la dépouille modesteDe celui qui fut notre orgueil.A notre douleur il ne resteQu’un souvenir et qu’un cercueil !Brûlant soleil de l’Italie,Toi qu’il allait chercher,‖ toi qu’il chantait si bien.Pour raffermir‖ sa vigueur affaiblie,O soleil, tu ne pouvais rien !

Si quelque lieu sur terre‖ eût pu calmer la flammeQui dévorait ce corps‖ trop faible pour son âme,C’était le sol natal !‖ Peut-être qu’au retourLe parfum de ses bois,‖ de sa brise attiédie,Eût encor réveillé‖ sa vigueur engourdie,Et de toi, verte Normandie,Pour la seconde fois‖ il eût reçu le jour !

Vallons de Pressagni,‖ champs fleuris par la Seine,Coteaux qu’il préférait,‖ que ne l’accueilliez-vous ?Hélas ! sa chère Madeleine,Ces lieux si beaux, ces lieux si doux,Ils n’étaient plus à lui !‖ — La pelouse fleurie,Le parc baigné des eaux,‖ la maison, le verger,Tout ce qui fut jadis‖ sa retraite chérieL’aurait pu méconnaître‖ ainsi qu’un étranger !

Mais vous que sa bonté,‖ sa tendre bienfaisanceSoulagea tant de fois,‖ vous, pauvres d’alentour,Vous l’eussiez accueilli ;‖ les chagrins de l’absenceNe vous l’auraient pas fait‖ dédaigner au retour.Tu l’aurais reconnu,‖ passagère hirondelle,Toi qui, tous les étés‖ saluant son séjour,Revenais habiter‖ la persienne fidèle,Qu’il n’osait pas ouvrir‖ à la saison nouvelle,De peur de troubler ton amour !

Mais il était trop tard…‖ Rive de sa naissance,Toi son bonheur, son espérance,Neustrie, où tant de fois‖ il vit les fleurs s’ouvrir,Ton aspect n’aurait pu‖ ranimer sa faiblesse,Ni prolonger d’un jour‖ sa précoce vieillesse…Delavigne devait mourir !

Et, comme une harpe sonore,Échappant tout à coup‖ à d’inhabiles doigts,Tombe, se brise et vibre encoreIl tomba, le Poète…‖. et sa mourante voixChantait encor, chantait‖ pour la dernière fois !C’étaient de longs fragments‖ d’une œuvre commencée,Qui déjà palpitait‖ au fond de sa pensée,Mais qui n’existait qu’en lui seul,Et qui s’est avec lui glacéeDans les plis muets du linceul !

Ainsi la fleur,‖ avant d’être formée,Tombe et meurt inconnue‖ aux pieds du moissonneur,Emportant avec elle,‖ en son urne fermée,Les suaves parfums‖ qui dormaient dans son cœur.

Février 1844.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
8(aabccb) 16((aa)) 1(aabbcc) 1(ababacdcd) 1(aabcccb) 1(ababcdcd) 1(ababcdccd) 1(ababbccdcd) 1(abab)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (106 de 12, 25 de 8, 2 de 10)· profil 8, 6+6, 4+6
Strophes
9 sizains, 2 distiques, 2 neuvains, 1 septain, 1 huitain, 1 dizain, 1 quatrain
Mots à la rime
a Neustrie / patrie féminine, classiqueb irrésolus / plus masculine, classiquec voile / étoile féminine, classiquea Poète / muette féminine, classiqueb venir / souvenir masculine, classiquec victoires / gloires féminine, classiquea orages / ouvrages féminine, classiqueb fier / éclair masculine, classiquec pensée / empressée féminine, classiquea entière / poussière féminine, classiqueb bas / pas masculine, classiquec barde / Garde féminine, classiquea révoltée / Tyrtée féminine, classiqueb soldats / Léonidas masculine, classiquec serviles / Thermopyles féminine, classiquea âges / naufrages féminine, classiqueb mers / fers masculine, classiquec féconde / monde féminine, classiquea France / espérance féminine, classiqueb l’ennemi / Domrémy masculine, classiquec funéraire / père féminine, classiquea Melpomène / scène féminine, classiqueb lui masculine, classiquea Doge / toge féminine, classiqueb pas / trépas masculine, classiquea ruines / Commines féminine, classiqueb l’enfer / fer masculine, classiquea bronze / Onze féminine, classiqueb d’amour / Tour masculine, classiquea colère / mère féminine, classiqueb fois / rois masculine, classiquea figures / armure féminine, non classiqueb pouvoir / émouvoir masculine, classiquea alarmes / larmes féminine, classiqueb feu / Dieu masculine, classiquea pensée / passée féminine, classiqueb appel / immortel masculine, classiquea espagnole / l’auréole féminine, classiqueb ardeur / splendeur masculine, classiquec pareille / Corneille féminine, classiquea deuil / orgueil / cercueil masculine, classiqueb modeste / reste féminine, classiquec l’Italie / affaiblie féminine, classiqued bien / rien masculine, classiquea flamme / âme féminine, classiqueb retour / jour masculine, classiquec attiédie / engourdie / Normandie féminine, classiquea Seine / Madeleine féminine, classiqueb l’accueilliez-vous / doux masculine, classiquec fleurie / chérie féminine, classiqued verger / étranger masculine, classiquea bienfaisance / l’absence féminine, classiqueb d’alentour / retour masculine, classiquec hirondelle / fidèle / nouvelle féminine, classiqued séjour / amour masculine, classiquea naissance / espérance féminine, classiqueb s’ouvrir / mourir masculine, classiquec faiblesse / vieillesse féminine, classiquea sonore / encore féminine, classiqueb doigts / voix / fois masculine, classiquec commencée / pensée féminine, classiqued seul / linceul masculine, classiquec glacée / formée / fermée féminine, classiqueb moissonneur / cœur masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

133 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Prosper Blanchemain, Paris, LIBRAIRIE ANCIENNE ET MODERNE - ÉDOUARD ROUVEYRE, 1880· numérisation archive.org· Sources