Poésies, 1845‑1858· Idéal
Chérifa
A Félix Andry.
Mon cheval est roi de l’espace.Moins prompt que lui le coup d’œil passe,Moins prompts les éclairs des fusils.Il boit le vent ! et son crin sombreEst bleu comme un pigeon dans l’ombre :Mebrouck est l’orgueil du pays.
Au loin nos tribus sont errantes.Où rencontrer leurs larges tentes ?Où sont les vierges du GuéblaEt leurs pavillons d’écarlate ?Où sont le tapis et la natte.Et l’hospitalité d’Allah ?
N’avez-vous pas eu des nouvellesDe nos juments, de nos chamelles,Des puits où mes frères ont bu ?…Dieu rende aveugles les infâmesQui pourraient porter dans leurs âmesHaine aux enfants de ma tribu !
Leur course au midi se prolonge,Et mon cœur dans l’ennui se plonge.Mebrouck, porte-moi vers les miens !Mon oncle a des juments de race ;De leurs aïeux on suit la traceDepuis les temps les plus anciens.
Chacune en sultane s’avance ;Un nègre de Kora les panse,Un nègre plus noir qu’un cercueil.Il les mène au bain ; il leur donneLe lait pur, l’orge qui foisonne…Dieu les garde du mauvais œil !
Dans leur troupe à l’amour rebelle,Mebrouck, tu prendras la plus belle,Et moi je verrai Chérifa,Chérifa, cette beauté fière,La plus noble et la plus altièreQu’un dharaï jamais coiffa.
Ses cheveux, où l’or s’entrelace,Tombent autour d’elle avec grâce ;Vous diriez le plumage noirDe l’autruche à la voix stridente,Qui demeure au désert et chanteAuprès de ses petits le soir.
Son sourcil noir est l’arc du More ;Les cils de cet œil que j’adoreSont pareils aux barbes du bléMûri dans la saison nouvelle ;Son œil est l’œil de la gazelleAu pied rapide, au cœur troublé.
Sa bouche est l’aurore vermeille ;Son haleine au musc est pareille ;De ses dents les deux rangs unisSemblent les gouttes de roséeDont au matin est arroséeLa fleur qui parfume Tunis.
Près de sa peau douce et musquée,Du minaret de la mosquéeL’albâtre étincelant jaunit ;Moins pure est la lune sans voile,Moins radieuse est une étoileQu’aucun nuage ne ternit.
Le dessin d’un bleu tatouageAjoute encore a son visageJe ne sais quel charme attrayant ;On dirait la fleur de la fève.Dieu la fit belle comme un rêve,Pour ravir l’esprit d’un croyant.
O toi, qui connais la contrée.Colombe à l’aile bigarrée,Qui portes un burnous d’azurSi bien posé sur tes épaules,Toi qui roucoules sous les saules,Pars ! vole à travers le ciel pur !
Oiseau ! ma force est abattue :L’amour, c’est la flèche qui tue ;L’amour, c’est le poignard vainqueur !Va dire à celle qui me charmeQu’elle m’a porté, de cette arme,Deux coups, l’un aux yeux, l’autre au cœur !
Versification
- Forme
- 13 sizains (sizains)
- Rimes
- 13(aabccb)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 13 sizains
- Mots à la rime
- a l’espace / passe féminine, classiqueb fusils / pays masculine, classiquec sombre / l’ombre féminine, classiquea errantes / tentes féminine, classiqueb Guébla / d’Allah masculine, non classiquec d’écarlate / natte féminine, classiquea nouvelles / chamelles féminine, classiqueb bu / tribu masculine, classiquec infâmes / âmes féminine, classiquea prolonge / plonge féminine, classiqueb miens / anciens masculine, classiquec race / trace féminine, classiquea s’avance / panse féminine, classiqueb cercueil / œil masculine, classiquec donne / foisonne féminine, classiquea rebelle / belle féminine, classiqueb Chérifa / coiffa masculine, classiquec fière / altière féminine, classiquea s’entrelace / grâce féminine, classiqueb noir / soir masculine, classiquec stridente / chante féminine, classiquea More / j’adore féminine, classiqueb blé / troublé masculine, classiquec nouvelle / gazelle féminine, classiquea vermeille / pareille féminine, classiqueb unis / Tunis masculine, classiquec rosée / arrosée féminine, classiquea musquée / mosquée féminine, classiqueb jaunit / ternit masculine, classiquec voile / étoile féminine, classiquea tatouage / visage féminine, classiqueb attrayant / croyant masculine, classiquec fève / rêve féminine, classiquea contrée / bigarrée féminine, classiqueb d’azur / pur masculine, classiquec épaules / saules féminine, classiquea abattue / tue féminine, classiqueb vainqueur / cœur masculine, classiquec charme / arme féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
78 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Prosper Blanchemain, Paris, LIBRAIRIE ANCIENNE ET MODERNE - ÉDOUARD ROUVEYRE, 1880· numérisation archive.org· Sources