Poésies, 1845‑1858· Idéal
Illusions perdues
TABLEAU DE GLEYRE
le connaissez-vous, ce tableauPlein d’un charme rêveur‖ dont mon âme est ravie :Par un beau soir, un homme‖ assis au bord de l’eauVoit fuir LA BARQUE DE LA VIE ?
C’est un homme au front déjà vieux,Vieux par les passions‖ plus que par les années,Chargé du poids qui rend‖ les cœurs plus soucieuxEt les tètes plus inclinées.
Sur l’onde, liquide saphir,L’esquif que suit à peine‖ un sillage de moireGlisse au lointain. Sa voile‖ est de pourpre d’Ophir,Et son gouvernail est d’ivoire.
Au son d’accords délicieux,Chargé de beaux amants,‖ de belles jeunes femmes….,Des fleurs ornent leurs fronts ; la flamme est dans leurs yeuxLe fiévreux bonheur dans leurs âmes ;
Il emporte au courant des flotsL’espoir, l’enivrement,‖ l’allégresse volage,Les jours tant prodigués‖ qu’on pleure à longs sanglots,Et tout le printemps du bel âge.
On croit sentir, on sent l’amour,Qui répand son délire‖ en effluves fécondes,Dans l’horizon baigné‖ par un reste de jour,Dans l’azur des cieux et des ondes.
Au sommet irisé du ciel,L’étoile de Vénus,‖ paresseuse et brillante,Semble de ses clartés‖ blondes comme un doux mielBaiser la nacelle indolente.
Telle, sur les mers d’Orient,Flotta jadis la nef‖ qui portait Cléopâtre :Ainsi le frêle esquif,‖ fantôme souriant,Se perd à l’horizon bleuâtre.
Il descend au courant fatal ;Un instant, et tout passe !‖… Adieu, jeunes et belles !Adieu, plaisirs, amours !‖ Adieu, frais idéal !Adieu, vous tous, chers infidèles !…
Et le vieillard regarde‖ avec un long remord ?Il regarde ! A ses pieds‖ tout est noir, tout est mort ;Le rivage est désert,‖ les roses sont flétries.Plus d’insecte dans l’herbe‖ ou d’oiseau dans les bois ;Nul bruit que l’eau qui coule‖ avec sa morne voix,Entre les rives assombries.
Eau verdâtre et plaintive,‖ et ressemblant si peuA ce flot murmurant,‖ plein de joie et de feu,Qui, sur le sable d’or,‖ sous la lumière vive,Roulait ses diamants,‖ ses perles, ses rubis ;Dont l’écho redisait‖ le joyeux cliquetisAux arbres penchés sur la rive.
Puis, quand il voit au loin‖ ces femmes aux doux yeux,Ces lyres qu’il touchait‖ d’un doigt mélodieux,Ces écharpes d’azur‖ que lui-même a données,Ces grâces, ces chansons,‖ ces fronts au pur éclat,Ces chevelures d’or‖ sur un cou délicatAu vent qui passe abandonnées ;
Quand il a reconnu‖ ces fêtes de l’amour,Ces poèmes si longs‖ qui durent un seul jour,Ces siècles de plaisir‖ qu’en une heure on embrasse :« Hélas ! dit-il, hélas !‖ parfums de l’être aimé,Grâces, rires, chansons,‖ tout ce qui m’a charmé,Voilà ma jeunesse qui passe !
« Elle passe ! elle a fui !‖… Jeunesse, joyeux temps,O nacelle, ô vous tous,‖ amis de mon printemps,Attendez-moi ! fermez‖ cette voile de soie !M’abandonnerez-vous‖ sur ces bords écartés ?Ingrates et cruels,‖ quoi ! sans moi vous partez,O vous, les enfants de ma joie ! »
Pleurs douloureux, mais vains !‖ Tout est illusion.— L’amour ? — Rêve trompeur ! — La barque ? — Vision !— Les joyeux compagnons‖ et les belles ? — Fantômes !Ce qui n’est que trop vrai,‖ malheureux délaissé,C’est que ta coupe est vide‖ et ton printemps passé,C’est que tes fleurs n’ont plus d’arômes !
La barque enchanteresse‖ est partie à jamais ;Tous, amantes, amis,‖ pendant que tu dormais,T’ont quitté sans regret‖ pour la nouvelle fête.Et si jamais l’esquif‖ revient une autre fois,Tu seras étendu‖ sous l’herbe où tu t’assois…Résigne-toi, courbe la tète !
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 9(abab) 7(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (53 de 12, 25 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 9 quatrains, 7 sizains
- Mots à la rime
- a tableau / l’eau masculine, classiqueb ravie / VIE féminine, classiquea vieux / soucieux masculine, classiqueb années / inclinées féminine, classiquea saphir / d’Ophir masculine, classiqueb moire / d’ivoire féminine, classiquea délicieux / yeux masculine, classiqueb femmes / âmes féminine, classiquea flots / sanglots masculine, classiqueb volage / âge féminine, classiquea l’amour / jour masculine, classiqueb fécondes / ondes féminine, classiquea ciel / miel masculine, classiqueb brillante / indolente féminine, classiquea d’Orient / souriant masculine, classiqueb Cléopâtre / bleuâtre féminine, classiquea fatal / idéal masculine, classiqueb belles / infidèles féminine, classiquea remord / mort masculine, classiqueb flétries / assombries féminine, classiquec bois / voix masculine, classiquea peu / feu masculine, classiqueb vive / rive féminine, classiquec rubis / cliquetis masculine, classiquea yeux / mélodieux masculine, classiqueb données / abandonnées féminine, classiquec éclat / délicat masculine, classiqueb embrasse / passe féminine, classiquec aimé / charmé masculine, classiquea temps / printemps masculine, classiqueb soie / joie féminine, classiquec écartés / partez masculine, classiquea illusion / Vision masculine, classiqueb Fantômes / d’arômes féminine, classiquec délaissé / passé masculine, classiquea jamais / dormais masculine, classiqueb fête / tète féminine, classiquec fois / t’assois masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
78 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Prosper Blanchemain, Paris, LIBRAIRIE ANCIENNE ET MODERNE - ÉDOUARD ROUVEYRE, 1880· numérisation archive.org· Sources