Poésies, 1845‑1858· Idéal
La pierre levée
A Jules Bellenger
La lune blanchit l’herbe‖ et l’horizon est sombre.Sur le coteau désert‖ cherchant un souvenir,Je viens interroger,‖ dans le silence et l’ombre.Le celtique men-hir.
A travers le passé‖ remontant d’âge en âge,J’évoque autour de lui‖ les vaillants d’autrefois.Abîmes de la tombe,‖ avez-vous un langagePour répondre à ma voix ?
Je contemple longtemps‖ la pierre druidique,Ou gît quelque héros‖ sous le sol paternel,Comme si j’allais voir‖ le spectre fantastiqueSurgir à mon appel.
Dors-tu, vieux Brenn, dors-tu ?‖ C’est un fils qui t’éveille,Un enfant des Gaulois‖ qui veut t’interroger.Viens, tenant la framée‖ homicide, et vermeilleDu sang de l’étranger !
Tel qu’au jour où, fauché‖ par la more au front blême,Dans le champ des combats‖ tu tombas endormi,Pâle, mais fier encore,‖ et d’un coup d’œil suprêmeFoudroyant l’ennemi.
Va ! tu fus bien vengé !‖ Sur le lieu du carnage,Ceux qui t’avaient frappé‖ furent immolés tous,Et, comme un troupeau vil,‖ au couteau de l’EubageVinrent tendre leurs cous.
A l’heure de minuit,‖ les blanches Druidesses,Dans les crânes des morts‖ trempant le gui sacré,Mouillèrent tour à tour de gouttes vengeressesTon front décoloré.
L’on dressa le rocher‖ sur ta cendre abreuvéePar le sang des humains‖ et des coursiers puissants,Et c’est là que tu dors,‖ sous la pierre levée,Depuis dix-neuf cents ans.
Les fils de Teutatès,‖ pour que ton nom se garde,Sous le chêne sacré‖ l’ont redit aux Gaulois ;Leurs chants, pour l’avenir,‖ à la harpe du BardeOnt voué tes exploits.
O gloire ! ô vanité !‖ Sans écho sur nos lèvres,Ta mémoire a sombré‖ sur recueil de la mort.Qu’en reste- t-il ? Un roc‖ où le pasteur de chèvresS’assoit à l’ombre et dort.
Et si quelque passant,‖ avide de descendreDans le gouffre d’oubli‖ qui cache ton trépas,D’une pieuse voix‖ interroge ta cendre.Tu ne lui réponds pas.
Tous tes hauts faits, peut-être‖ une épopée énorme,Tes honneurs et le sang‖ versé sur le dolmen,Tout gît dans le néant,‖ sous une pierre informe…Repose en paix, vieux Brenn !
Repose !… Sur les bois‖ s’épaissit la nuit sombre ;Je pars ; mais te laissant‖ un dernier souvenir,Je regarde de loin‖ et crois voir ta grande ombreDebout sur le men-hir.
La Chaise, près Louzouer (Loiret).
Versification
- Forme
- 13 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 13(abab)
- Mètre
- Alexandrins et hexasyllabes (39 de 12, 13 de 6)· profil 6, 6+6
- Strophes
- 13 quatrains
- Mots à la rime
- a sombre / l’ombre féminine, classiqueb souvenir / men-hir masculine, classiquea âge / langage féminine, classiqueb d’autrefois / voix masculine, classiquea druidique / fantastique féminine, classiqueb paternel / appel masculine, classiquea t’éveille / vermeille féminine, classiqueb t’interroger / l’étranger masculine, classiquea blême / suprême féminine, classiqueb endormi / l’ennemi masculine, classiquea carnage / l’Eubage féminine, classiqueb tous / cous masculine, classiquea Druidesses / vengeresses féminine, classiqueb sacré / décoloré masculine, classiquea abreuvée / levée féminine, classiqueb puissants / ans masculine, classiquea garde / Barde féminine, classiqueb Gaulois / exploits masculine, classiquea lèvres / chèvres féminine, classiqueb mort / dort masculine, classiquea descendre / cendre féminine, classiqueb trépas / pas masculine, classiquea énorme / informe féminine, classiqueb dolmen / Brenn masculine, classiquea sombre / ombre féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
52 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Prosper Blanchemain, Paris, LIBRAIRIE ANCIENNE ET MODERNE - ÉDOUARD ROUVEYRE, 1880· numérisation archive.org· Sources