Poésies, 1845‑1858· Poèmes et poésies
La statue de poussin
AUX ANDELYS
Et in Arcadia ego.
Seine, fleuve immortel,‖ fleuve aux limpides ondes.Tu roules doucement‖ par les plaines fécondes,Par les riches cités,‖ en sinueux détours ;Comme si tu voulais,‖ Naïade fugitive,Épuiser tes trésors‖ sur la fertile riveOù tu suis ton paisible cours.
Arrête, et viens mêler,‖ témoin de notre joie,Ta fraîcheur à l’air pur‖ que le printemps envoie ;Tu dois favoriser‖ notre pieux dessein.Et toi, sous ta forêt,‖ près de l’onde étalée,Embaume l’air des fleurs‖ de ta verte vallée,Cité, frais berceau du Poussin.
Longtemps tu souhaitas‖ cette grande journée,Longtemps Poussin absent‖ troubla ta destinée ;Par son image enfin‖ tes murs sont embellis.En payant cette dette‖ à toi-même, à l’histoire,Lève un front orgueilleux‖ et tressaille de gloire,Ville antique des Andelys.
O Poussin ! tu revis ;‖ nous te voyons encoreTel qu’aux jours où l’idée‖ ardente et près d’écloreFermentait dans ton cœur‖ sourdement combattu.On lit dans ton regard,‖ dans ta tète pensante,Le long enfantement‖ de quelque œuvre naissante :O Poussin ? à quoi rêves-tu ?
Rêves-tu de la plaine immenseQue nourrit le Nil fortuné ?Sur Fonde un berceau se balance,Où dort Moïse nouveau-né.Fille des Pharaons,‖ la brune souveraineOrdonne, et le pêcheur‖ au fleuve qui l’entraîne
Ravit l’enfant prédestiné.Vois-tu, dans la profane histoire,Rome par un forfait‖ préludant à sa gloire ?Romulus a donné‖ le signal, et soudainL’épouvante, les cris‖ ont remplacé la joie,Et la Sabine, faible proie,S’agite vainement‖ dans les bras du Romain.
Ou des antiques mœurs‖ cherches-tu le modèle ?Eudamidas, couché‖ sur son lit de douleur,Lègue à la piété‖ de son ami fidèleLe soin de soutenir‖ et sa mère et sa sœur.Naïveté sublime,‖ empreinte d’un tel signeDe noble confiance‖ et de vrai dévoûment,Que, pour la bien comprendre,‖ il fallait être digneDe faire ou d’accepter‖ un pareil testament !
Mais te voilà touché‖ d’une ferveur nouvelle.A ses genoux Jésus t’appelle :Il parle, et sa voix sainte‖ éveille un noble écho ;Soit qu’avec quelques mots‖ écrits sur la poussièreIl chasse les bourreaux‖ de la femme adultère,Soit qu’il rompe le pain‖ ou rende la lumièreAux aveugles de Jéricho.
Oui ! l’on t’a bien nommé‖ le Peintre des pensées !Voici que les Saisons,‖ les mains entrelacées,Autour du dieu Janus‖ vont dansant devant toi.Le Temps, qui les regarde‖ avec un fin sourire,Fait vibrer sous ses doigts‖ les cordes de sa lyre.Et de leurs pas règle la loi.
Un semblable sujet‖ t’inspire un nouveau rêve.— Le Printemps devient la blonde Ève.Dont nul désir impur‖ n’a fait battre le sein.— L’Été, c’est la moisson,‖ c’est Ruth, humble glaneuse,Ramassant les épis‖ que, de sa gerbe heureuse,Booz a sur ses pas‖ répandus à dessein.— L’Automne offre un raisin‖ de la terre promise…— Mais l’espace est voilé‖ d’une ombre épaisse et grise ;Le soleil obscurci‖ dans les cieux s’est perdu ;La foudre a sillonné‖ les airs ; l’homme éperdu,Poursuivi par les eaux‖ dans sa barque fragile,Vers Dieu qui le poursuit‖ lève un bras inutile ;L’onde envahit les toits, submerge les nochers ;Les reptiles impurs‖ glissent sur les rochers.Rien ne sera sauvé‖ de l’immense tempête ;Ni celui qui des monts‖ a pu toucher le faîte,Ni celui qui se fie‖ aux pieds de ses chevaux,Ni l’enfant nouveau-né‖ que, sans espoir, sa mère,Sublime de douleur,‖ élève vers son père.L’onde immense ouvre à tous‖ de mobiles tombeaux.L’arche seule au lointain‖ flotte, divin refuge ;C’est l’Hiver, la terreur,‖ la mort, c’est le déluge.
N’est-ce pas le printemps‖ de notre NormandieQui t’a d’une autre page‖ inspiré la splendeur,Qui t’a fait voir,‖ des champs de l’Arcadie,La luxuriante fraîcheur ?Et, dans le frais vallon‖ qu’un ciel pur illumine,La tombe où le berger s’incline,Lisant sur la pierre en ruine :« Et moi je fus aussi pasteur » ! »
Retour plein de pensée‖ et de mélancolie,Image de la mort‖ au milieu de la vie !« Vous aussi, dit la tombe,‖ amants, jeunes épouxBergers, pour qui la vie‖ est si pure et si douce,Un jour vous dormirez, comme lui, sous la mousse,Où, jeune et beau jadis,‖ il dansa comme vous !
Que de rêves encore‖ en ton cœur tu caresses !Tableaux ingénieux,‖ formes enchanteresses.Paysages baignés‖ par un soleil divin ;C’est la claire fontaine‖ où se mire Narcisse,La rive du Pénée‖ où succombe Eurydice,Le cours de l’Eurotas‖ et les bords du Jourdain.
En vain l’Envie atroce,‖ en vain la CalomnieOnt tenté d’enchaîner‖ l’essor de ton génie ;Il est grand, il est fort‖ comme la Vérité,Comme la Vérité‖ que tu peins si puissante,Et que le Temps vengeur‖ enlève triomphanteAu séjour de l’Éternité.
O Poussin ! dans ces traits,‖ sur ce bronze immobile,N’ai-je pas vu la vie‖ apparaître un instant,Le crayon s’agiter‖ dans cette main habile,Dans ces yeux resplendir‖ un regard éclatant ?
S’il est vrai, si, planant‖ sur ta chère patrie,Tu jettes vers la terre‖ un radieux coup d’œil,En voyant à tes pieds‖ se presser la Neustrie,Ton cœur doit tressaillir‖ d’un généreux orgueil.
Quand la Grèce à ses dieux‖ élevait des images,Le génie, avec eux,‖ obtenait un autel.Nous te déifions‖ aussi par nos hommages,Et ton génie est dieu,‖ puisqu’il est immortel.
1846.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 17[aa] 11[abba] 1[ababccb] 5[abab] 1[abbba] 1[ababcccb]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (97 de 12, 20 de 8, 1 de 10)· profil 8, 6+6, (4+6)
- Mots à la rime
- a ondes / fécondes féminine, classiquea détours / cours masculine, classiqueb fugitive / rive féminine, classiquea joie / envoie féminine, classiquea dessein / Poussin masculine, classiqueb étalée / vallée féminine, classiquea journée / destinée féminine, classiquea embellis / Andelys masculine, classiqueb l’histoire / gloire féminine, classiquea encore / d’éclore féminine, classiquea combattu / rêves-tu masculine, classiqueb pensante / naissante féminine, classiquea immense / balance féminine, classiqueb fortuné / nouveau-né / prédestiné masculine, classiquec souveraine / l’entraîne féminine, classiquea histoire / gloire féminine, classiquea soudain / Romain masculine, classiqueb joie / proie féminine, classiquea modèle / fidèle féminine, classiqueb douleur / sœur masculine, classiquea signe / digne féminine, classiqueb dévoûment / testament masculine, classiquea nouvelle / t’appelle féminine, classiquea écho / Jéricho masculine, classiqueb poussière / adultère / lumière féminine, classiquea pensées / entrelacées féminine, classiquea toi / loi masculine, classiqueb sourire / lyre féminine, classiquea rêve / Ève féminine, classiquea sein / dessein masculine, classiqueb glaneuse / heureuse féminine, classiquea promise / grise féminine, classiquea perdu / éperdu masculine, classiquea fragile / inutile féminine, classiquea nochers / rochers masculine, classiquea tempête / faîte féminine, classiquea chevaux / tombeaux masculine, classiqueb mère / père féminine, classiquea refuge / déluge féminine, classiquea Normandie / l’Arcadie féminine, classiqueb splendeur / fraîcheur / pasteur masculine, classiquec illumine / s’incline / ruine féminine, classiquea mélancolie / vie féminine, classiquea époux / vous masculine, classiqueb douce / mousse féminine, classiquea caresses / enchanteresses féminine, classiquea divin / Jourdain masculine, classiqueb Narcisse / Eurydice féminine, classiquea Calomnie / génie féminine, classiquea Vérité / l’Éternité masculine, classiqueb puissante / triomphante féminine, classiquea immobile / habile féminine, classiqueb instant / éclatant masculine, classiquea patrie / Neustrie féminine, classiqueb d’œil / orgueil masculine, classiquea images / hommages féminine, classiqueb autel / immortel masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
118 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Prosper Blanchemain, Paris, LIBRAIRIE ANCIENNE ET MODERNE - ÉDOUARD ROUVEYRE, 1880· numérisation archive.org· Sources