Poésies, 1845‑1858· Poèmes et poésies
Le cercueil de napoléon
Au souvenir de M. H. Boissel, Député et représentant.
Je désire que mes cendres reposent
sur les bords de la Seine.NAPOLÉON.
Comme aux jours glorieux‖ de Jason et d’Alcide,Quand le vaisseau d’Argus‖ lancé vers la Colchide,Fit jaillir l’écume des flots,La Grèce applaudissait,‖ et la lyre d’OrphéeVibrait, et les accents‖ du divin coryphéeEncourageaient les matelots ;
Tel apparaît, semblable‖ à la trirème antique,Un navire nouveau‖ sur la mer AtlantiqueVers des bords lointains entraîné.O poètes ! chantez‖ l’hymne de l’espérance ;Viens, ô peuple ! et salue‖ à son départ de FranceLe navire prédestiné.
Apportez des lauriers,‖ des guirlandes fleuries !Couronnez les grands mâts,‖ les vastes galeriesDe ce géant prêt à partir ;Car la France lui dit :‖ « Cours, vole à Sainte-Hélène !Que Joinville dépose‖ entre tes murs de chêneCe qui nous reste du martyr. »
Et, semblable au coursier‖ respirant la bataille,Qui hennit et se cabre‖ au bruit de la mitraille,Puis se rue en mordant son frein,Sur le flot frémissant‖ il glisse, se balance,Tourne au souffle du nord‖ sa voilure, et s’élanceSur les ondes en souverain.
Pars ! suivi de nos vœux‖ et chargé de nos palmes ;Va chercher à travers‖ les cieux purs, les eaux calmesLa victime sur son autel !Pars ! ô toi qu’au retour‖ attendent nos hommages,Aujourd’hui vaisseau frêle et sujet aux naufrages,Demain monument immortel !
En avant ! c’est l’espace immenseOù les flots succèdent aux flots,La mer qui toujours recommence…En avant ! braves matelots !Mais tout à coup quels cris s’entendent ?’•Terre ! terre ! » — Les bras s’étendentVers un rocher sombre et noirci.Sur le vaisseau les canons grondent ;Les canons du fort leur répondent…C’est Sainte-Hélène !… la voici !
Salut ! triste et cruelle plage,Terre de désastre et de deuil !Le soleil brûle ton rivage,Les flots dévorent ton écueil.Mais quels souvenirs sur ta cime !Combien ta nudité sublimeEst plus brillante qu’un palais,Roc où le nouveau ProméthéeTraîna sa chaîne détestée,Rongé par le vautour anglais !
Salut ! solitaire vallée !Salut ! saule aux rameaux pendants,Tombe où sa dépouille exiléeDort captive depuis vingt ans !C’est ici ! levez cette pierre !Qu’allons-nous voir ? — De la poussière !Quelques débris d’un fer rouillé !..O néant de nos destinées !Restes de ce qui, vingt années,Tint l’univers agenouillé !
Soudain chaque front se découvre,Les yeux de pleurs sont inondés ;Et voilà que le cercueil s’ouvre !…Est-ce un miracle ?… Regardez !…— C’est lui ! c’est ce front qu’on adore !Cet œil fermé va-t-il encoreFasciner le monde ébloui ?Exempt du commun anathème,Va-t-il revivre ? La mort mêmeN’a pas osé toucher à lui !…
Le cercueil vénéré s’avance ;Il monte, et du vaisseau tremblantNos soldats, courbés en silence,Ont senti tressaillir le flanc.Alors, des voûtes éternelles,On vit un aigle aux larges ailesDescendre et planer sur le bord ;Puis, ouvrant sa vaste envergure,Avec des cris d’heureux augurePrendre sa course vers le nord.
Le navire, ardent à le suivre,S’élance sur les flots amers ;Il court, et sa poupe de cuivreFait blanchir les vagues des mers.Le soleil brûlant des tropiquesL’inonde de splendeurs magiques,Pareil au soleil d’Austerlitz,Sous qui le drapeau tricoloreBrilla du couchant à l’aurore,Couvrant l’univers de ses plis.
Mais bientôt l’Océan‖ gronde, le ciel se voile,La voix de l’ouragan‖ mugit dans chaque voile ;Le monde épouvanté‖ s’agite avec effort ;La mer envahit les campagnes,Les fleuves débordés‖ descendent des montagnes,Entraînant après eux‖ le désastre et la mort.
Eh quoi ! même aujourd’hui‖ que tu n’es que poussièreOn ne saurait toucher‖ à ta cendre guerrièreSans que l’univers tremble‖ au bruit de ton cercueil !Les lauriers, maintenant,‖ attirent donc la foudre ?Et, prêt à replonger‖ l’univers dans la poudre,L’ange exterminateur‖ veillait sur ton écueil ?
O vainqueur ! Dieu t’a fait‖ une grandeur fatale ;Vivant, tu mis le pied‖ sur l’Europe vassale,Et l’Europe manqua‖ sous ton pied de géant ;.Mort, tu ne peux dormir paisible,Et ton cercueil, qui passe‖ avec ton nom terrible,Fait tressaillir les mers !‖ — Vaincras-tu l’Océan ?
Quel naufrage sublime‖ entre tous les naufrages,Si tu t’engloutissais‖ au milieu des orages !L’Océan, ce concert‖ d’épouvante et d’effroi,Quelle voix pour chanter‖ l’hymne des funérailles !L’Océan, cet abîme‖ aux immenses entrailles,Quel tombeau gigantesque‖ et seul digne de toi !
Il entre dans la rade,‖ échappé du naufrage.Le voilà ! le voilà !‖… Saluez au passage !Saluez, soldats invaincus !O France ! incline-toi.‖ C’est lui ! c’est le grand homme.Gloire à ces matelots‖ qui rapportent à RomeLes cendres de Germanicus !
Ouvre-toi devant lui,‖ dôme des Invalides !Et vous, ses compagnons,‖ vous, guerriers intrépides,Debout ! à vos rangs ! le voilà !…Dites s’il fut jadis,‖ dans les temps de vos gloires,Au temps ou vous comptiez‖ les jours par des victoires,Un jour plus beau que celui-là !
Les ombres de vingt rois,‖ pour l’accueillir venues,De Paris triomphant‖ bordent les avenues,Ainsi qu’un cortège d’honneur !Toute haine s’endort‖ sur le cercueil sublime,Et la France, debout,‖ d’une voix unanime,Répète : « Vive l’empereur ! »
Oui : vive l’Empereur,‖ et honte à ceux qui pleurent !Napoléon n’est pas‖ de ces héros qui meurentTout entier sous un monument ;L’avenir ne peut rien‖ contre sa destinée ;De siècle en siècle il marche,‖ et d’année en annéeIl grandit éternellement ! ! !
Décembre 1840.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 13(aabccb) 6(ababccdeed)
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (80 de 8, 58 de 12)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 13 sizains, 6 dizains
- Mots à la rime
- a d’Alcide / Colchide féminine, classiqueb flots / matelots masculine, classiquec d’Orphée / coryphée féminine, classiquea antique / Atlantique féminine, classiqueb entraîné / prédestiné masculine, classiquec l’espérance / France féminine, classiquea fleuries / galeries féminine, classiqueb partir / martyr masculine, classiquec Sainte-Hélène / chêne féminine, classiquea bataille / mitraille féminine, classiqueb frein / souverain masculine, classiquec balance / s’élance féminine, classiquea palmes / calmes féminine, classiqueb autel / immortel masculine, classiquec hommages / naufrages féminine, classiquea immense / recommence féminine, classiquec s’entendent / s’étendent féminine, classiqued noirci / voici masculine, classiquee grondent / répondent féminine, classiquea plage / rivage féminine, classiqueb deuil / écueil masculine, classiquec cime / sublime féminine, classiqued palais / anglais masculine, classiquee Prométhée / détestée féminine, classiquea vallée / exilée féminine, classiqueb pendants / ans masculine, classiquec pierre / poussière féminine, classiqued rouillé / agenouillé masculine, classiquee destinées / années féminine, classiquea découvre / s’ouvre féminine, classiqueb inondés / Regardez masculine, classiquec adore / encore féminine, classiqued ébloui / lui masculine, classiquee anathème / même féminine, classiquea s’avance / silence féminine, classiqueb tremblant / flanc masculine, classiquec éternelles / ailes féminine, classiqued bord / nord masculine, classiquee envergure / augure féminine, classiquea suivre / cuivre féminine, classiqueb amers / mers masculine, classiquec tropiques / magiques féminine, classiqued d’Austerlitz / plis masculine, classiquee tricolore / l’aurore féminine, classiquea voile féminine, classiqueb effort / mort masculine, classiquec campagnes / montagnes féminine, classiquea poussière / guerrière féminine, classiqueb cercueil / écueil masculine, classiquec foudre / poudre féminine, classiquea fatale / vassale féminine, classiqueb géant / l’Océan masculine, non classiquec paisible / terrible féminine, classiquea naufrages / orages féminine, classiqueb d’effroi / toi masculine, classiquec funérailles / entrailles féminine, classiquea naufrage / passage féminine, classiqueb invaincus / Germanicus masculine, classiquec homme / Rome féminine, classiquea Invalides / intrépides féminine, classiqueb voilà / celui-là masculine, classiquec gloires / victoires féminine, classiquea venues / avenues féminine, classiqueb d’honneur / l’empereur masculine, classiquec sublime / unanime féminine, classiquea pleurent / meurent féminine, classiqueb monument / éternellement masculine, classiquec destinée / année féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
138 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Prosper Blanchemain, Paris, LIBRAIRIE ANCIENNE ET MODERNE - ÉDOUARD ROUVEYRE, 1880· numérisation archive.org· Sources