Poésies, 1845‑1858· Poèmes et poésies
Le poète et l’orateur
A M. de Lamartine.
Le poète est l’amant‖ des molles rêveries ;Il chérit les grands lacs,‖ les collines fleuriesQui baignent leurs pieds dans les eaux ;Et l’inspiration‖ vient planer sur sa lyre,Esprit aérien,‖ souffle pur du Zéphyre,Quand il frémit dans les roseaux.
Son âme harmonieuse‖ est la coupe choisieOù les anges du ciel‖ versent la poésie :Dieu ne l’a fait que pour chanter,Et, rossignol divin,‖ il s’ignore lui-même :Il chante, insoucieux‖ de cette voix qu’on aime,Sans vouloir se faire écouter.
Mais les cœurs douloureux‖ brisés par la souffranceAiment à recueillir‖ le baume d’espéranceQu’il sème au hasard s dus ses pas :Car c’est lui, le Poète‖ aux extases sublimes,Dont la voix sait charmer‖ ces blessures intimesQue l’art humain ne guérit pas.
Et soit que vers la nuit,‖ quand la brise odoranteS’élève de Baïa,‖ quand de Naple à SorrenteSous le ciel pur l’onde s’endort,Le Poète se plaise‖ à laisser sa pensée,Comme l’oiseau des mers,‖ doucement élancée,Planer sans peine et sans effort ;
Soit que son frêle esquif‖ se balance avec grâceEt fuie à l’horizon,‖ sans laisser une traceSur le flanc des flots amollis,Tandis qu’avec amour‖ ses hymnes vont redireA Virgile au tombeau‖ le nom chéri d’Elvire,Sœur de l’antique Amaryllis ;
Soit que l’essor pieux‖ de sa Muse chrétienneEmprunte aux séraphins‖ leur harpe aérienneEt leur aile aux replis de feu ;Que dans l’homme imposant‖ ses lois à la nature,Comme dans l’arbre altier‖ né d’une graine obscure,Il lise la grandeur de Dieu ;
Soit qui ! raconte encor,‖ blessure par blessure,Quels profonds désespoirs‖ navraient ton âme pure,Pasteur vénéré du hameau,Brisé dans chaque rêve‖ et dans chaque tendresse,Toi qui ne pus trouver,‖ après tant de détresse,La paix ici-bas qu’au tombeau…
Heureux est le Poète !‖ On le vénère, on l’aime :Son livre harmonieux‖ est le livre suprêmeQue l’on relit avec le cœur,Et tous ces noms divins‖ que sa lyre répète,Dans leur rayonnement‖ environnent sa tèteD’une auréole de splendeur.
Mais en ces temps d’orage‖ où la mère patrie,Levant au ciel ses bras tremblants,Dans les convulsions‖ se tourmente et s’écrieQu’un fruit va déchirer ses flancs ;Quand ce fils inconnu,‖ déjà roi des tempêtes,Fait tressaillir les nations,Et qu’on entend répondre‖ aux murmures des fêtesL’écho des révolutions,Démosthène nouveau,‖ sur la plage où fermenteLe reflux du peuple géant,Il se lève, et debout‖ dans l’immense tourmente,Comme un rocher dans l’Océan,Du geste il lui commande,‖ impassible… La houle,Redoublant son terrible effort,En éclats turbulents‖ se dresse, écume et roule ;Il attend parce qu’il est fort.Il parle enfin ! sa voix‖ est de tous entendueMalgré la rumeur et le bruit ;Son front majestueux‖ domine l’étendue :Il s’avance… et le peuple suit !
Ainsi, dans la mêlée,‖ au milieu des mitrailles,Quand le conquérant glorieuxÉvoquait devant lui‖ le démon des bataillesPour le foudroyer de ses yeux,La trompette sonnait‖ dans la plaine alarmée.A cette voix, les bataillonsS’élançaient, renversant‖ devant eux chaque armée,Comme un blé mûr dans les sillons ;Et, tant que le clairon‖ les guidait à la gloire,Ils frappaient terribles et sourds ;Ils tranchaient à grands coups‖ le nœud de la victoire ;Car le clairon sonnait toujours.
La France aussi, la France,‖ invincible cohorteDestinée à lutter sans fin,Soldat de l’avenir,‖ marche où le sort l’emporte,Des yeux dévorant le chemin.Mais pour guider ce peuple‖ au but que Dieu prépare,Il faut le signal d’un clairon.Le Poète-Orateur‖ commence la fanfare,Et du fouet et de l’éperonIl lance son coursier,‖ frappe sans peur, sans trêve.A travers les rangs désunisSa parole étincelle‖ et s’abat comme un glaiveSur le front de ses ennemis ;Et la France le suit‖ dans la brèche plus large ;Car c’est lui, la trompette en main,Qui hâte la victoire‖ et qui sonne la chargeA la tète du genre humain !
C’est ainsi qu’on t’a vu,‖ du haut de ton génie,Tantôt nous attendrir‖ à ta sainte harmonie,Tantôt par ta parole‖ exaltant notre ardeur ;Toujours grand, toujours beau‖ d’une splendeur divine,Dans nos cœurs embrasés‖ répandre, ô Lamartine,Les feux qui dévorent ton cœur !
Et tu voudrais, dit-on,‖ quitter ce double rôle,Tu voudrais immoler‖ le chant à la parole,Renoncer à tes vers,‖ toi le Poète aimé ;Et quand nous te dirions :‖ « Viens essuyer nos larmes ! »Pour d’éloquents débats‖ gardant toutes tes armes,Tu tiendrais ton livre fermé !…
Il est vrai, sous nos cieux‖ attristés par l’automne,L’arbre majestueux‖ qui de fruits se couronneA du printemps vermeil‖ dépouillé les couleurs ;Mais n’as-tu donc pas vu,‖ dans la brune Italie,S’unir aux fruits dorés,‖ sur la branche qui plie,L’éclat et le parfum des fleurs ?
Qui nous consolera,‖ si tes mains poétiquesOnt détendu la lyre‖ aux accords prophétiques,Si le divin Poète‖ a perdu ses autels ?Chante, cœur inspiré ;‖ car ta voix seule encorePeut ranimer en nous‖ quelque corde sonoreEt parler des cieux aux mortels.
En toi seul unissant‖ Démosthène et Tyrtée,Par qui pourrais-tu voir‖ ta puissance arrêtée ?Dieu t’a fait pour séduire‖ et dompter l’univers !Ta voix nous électrise‖ et ton chant nous console ;Le monde, qui s’agite,‖ au bruit de ta parole,Pleure au doux écho de tes vers.
Demeure donc toi-même‖ et songe que la FranceEst fière de te voir,‖ dans ta double puissance,Et poète sublime‖ et tribun éloquent,Lorsque ton âme en feu,‖ qui brûle et nous éclaire,Brille des deux côtés,‖ comme un double cratèreAllumé sur un seul volcan.
4 Mai 1846.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 14[aa] 14[abba] 12[abab]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (86 de 12, 46 de 8)· profil 8, 6+6
- Mots à la rime
- a rêveries / fleuries féminine, classiquea eaux / roseaux masculine, classiqueb lyre / Zéphyre féminine, classiquea choisie / poésie féminine, classiquea chanter / écouter masculine, classiqueb lui-même / aime féminine, classiquea souffrance / d’espérance féminine, classiquea pas masculine, classiqueb sublimes / intimes féminine, classiquea odorante / Sorrente féminine, classiquea s’endort / effort masculine, classiqueb pensée / élancée féminine, classiquea grâce / trace féminine, classiquea amollis / Amaryllis masculine, classiqueb redire / d’Elvire féminine, classiquea chrétienne / aérienne féminine, classiquea feu / Dieu masculine, classiqueb nature / obscure féminine, classiquea blessure / pure féminine, classiquea hameau / tombeau masculine, classiqueb tendresse / détresse féminine, classiquea l’aime / suprême féminine, classiquea cœur / splendeur masculine, classiqueb répète / tète féminine, classiquea patrie / s’écrie féminine, classiqueb tremblants / flancs masculine, classiquea tempêtes / fêtes féminine, classiqueb nations / révolutions masculine, classiquea fermente / tourmente féminine, classiqueb géant / l’Océan masculine, non classiquea houle / roule féminine, classiqueb effort / fort masculine, classiquea entendue / l’étendue féminine, classiqueb bruit / suit masculine, classiquea mitrailles / batailles féminine, classiqueb glorieux / yeux masculine, classiquea alarmée / armée féminine, classiqueb bataillons / sillons masculine, classiquea gloire / victoire féminine, classiqueb sourds / toujours masculine, classiquea cohorte / l’emporte féminine, classiqueb fin / chemin masculine, classiquea prépare / fanfare féminine, classiqueb clairon / l’éperon masculine, classiquea trêve / glaive féminine, classiqueb désunis / ennemis masculine, classiquea large / charge féminine, classiqueb main / humain masculine, classiquea génie / harmonie féminine, classiquea ardeur / cœur masculine, classiqueb divine / Lamartine féminine, classiquea rôle / parole féminine, classiquea aimé / fermé masculine, équivalenteb larmes / armes féminine, classiquea l’automne / couronne féminine, classiquea couleurs / fleurs masculine, classiqueb Italie / plie féminine, classiquea poétiques / prophétiques féminine, classiquea autels / mortels masculine, classiqueb encore / sonore féminine, classiquea Tyrtée / arrêtée féminine, classiquea l’univers / vers masculine, classiqueb console / parole féminine, classiquea France / puissance féminine, classiquea éloquent / volcan masculine, classiqueb éclaire / cratère féminine, non classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
132 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Prosper Blanchemain, Paris, LIBRAIRIE ANCIENNE ET MODERNE - ÉDOUARD ROUVEYRE, 1880· numérisation archive.org· Sources