Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies, 1845‑1858· Poèmes et poésies

Le rosaire

LÉGENDE DES COTES DE LA NORMANDIE

Prosper Blanchemain· strophes variées, alexandrins et octosyllabes, 128 vers

A M. S. Camaret.

C’était sur le rivage agresteOù s’élève un temple modesteA la vierge de Bon-Secours.Là, sur la falaise massive,Une jeune fille plaintiveS’asseyait depuis bien des jours.

Et là, dans sa douleur cruelle,Près de la rustique chapelle,Elle exhalait son deuil amer ;Et, malgré soi, dans sa souffrance,Elle jetait, sans espérance,Un regard du ciel à la mer :

« Voici le même jour‖ et voici la même heure ;C’est d’ici qu’il partit,‖ deux ans déjà passés.Sur cette même roche,‖ où seule encor je pleure,Nous restâmes longtemps‖ tous les deux embrassés.

« Dans un an, disait-il,‖ je serai riche et libre ;» Ceux qu’hier sépara,‖ demain les réunit.» Prie, et songe en priant‖ qu’ici-bas un cœur vibre,» Qui pense à toi toujours‖ et toujours te bénit. »

» Entre mes mains alors‖ déposant ce rosaire,Il s’éloigna ; je crus‖ que j’allais en mourir.Son vaisseau l’emporta‖ sur le flot solitaire,Et je connus, hélas !‖ ce que c’est que souffrir.

» Tout un an j’attendis.‖ — Pendant une autre annéeJe revins, chaque jour,‖ sur ce même chemin ;Mais la nuit emportait‖ l’espoir de la journée,Et plus bas, chaque soir,‖ je murmurais : « Demain ! »

» J’avais dit : « Donnez-moi‖ le courage suprême,» Seigneur ! et dans un an,‖ je le jure à genoux,» S il n’est pas revenu‖ me dire ici : « Je t’aime ! »» Ne pouvant être à lui,‖ je me fiance à vous. »

» Voici le même jour‖ et voici la même heure ;L’année expire encore,‖ et, seule dans ce lieuD’où je l’ai vu partir,‖ comme autrefois je pleure :Il n’est pas revenu,‖ me voulez-vous, mon Dieu ?

» Dès demain, j’entrerai‖ dans un saint monastère.Purifiez ce cœur‖ qu’on abreuva de fiel !Ce bonheur qu’a ma vie‖ a refusé la terre,En pleurant à vos pieds,‖ je l’attendrai du Ciel !

Elle franchit le portail sombre.Notre-Dame brillait dans l’ombre,Ouvrant les bras à sa douleur ;Quand une mendiante, assiseSous le portique de l’église,Lui dit : « Secourez mon malheur !

Elle répondit : « Pauvre femme,Priez Dieu pour moi, car mon âmeN’a plus d’espoir que le cercueil. »Elle lui donna son aumône,Et puis, aux pieds de la Madone,Alla s’abîmer dans son deuil.

« Nous vous bénissons, Notre-DameDe bon secours ;Vous que sur l’Océan‖ le matelot réclame,Vous qui sauvez ses jours ! »

D’où s’élève cet hymne ?‖ Il monte de la plage ;Ce sont des matelots‖ qui rentrent dans le port,Et vont, arrachés au naufrage,Rendre grâce à celui‖ qui commande à la mort.

Ils s’avancent pieds nus,‖ chacun portant un cierge ;Car, sous leur rude écorce,‖ ils sont humbles de cœur.Et, devant l’autel de la Vierge,Ils s’inclinent pieux‖ et redisent en chœur :

« Nous vous bénissons, Notre-DameDe bon secours ;Vous que sur l’Océan‖ le matelot réclame,Vous qui sauvez ses jours ! »

Soudain la pauvre enfant‖ a relevé la tête :« C’est lui !… Pourquoi n’est-il revenu qu’aujourd’hui.Dieu l’a sauvé de la tempête ;Je l’ai revu, je l’aime,‖ et ne suis plus à lui ! »

Le fiancé priait,‖ radieux d’espérance,Tandis qu’elle étouffait‖ ses douloureux sanglots.Enfin, ployant sous la souffrance,Elle n’entendit plus‖ ce chant des matelots :

« Nous vous bénissons, Notre-DameDe bon secours ;Vous que sur l’Océan‖ le matelot réclame,Vous qui sauvez ses jours ! »

Le lendemain, assis‖ près de sa fiancée,Le naufragé pleurait‖ de n’avoir pas péri ;Car elle lui disait :‖ « Ami ! l’heure est passée,Il nous faut renoncer‖ à notre espoir chéri.

d Voilà ce que m’a dit‖ ce matin le vieux prêtre :» Interroge ton cœur‖ et Dieu pieusement ;» Car il n’est ici-bas‖ personne qui puisse être,» Entre ton cœur et Dieu,‖ juge de ton serment, »

« Je vais prier !… Si Dieu‖ me dit d’être soumiseAu serment que j’ai fait,‖ alors je laisseraiCe rosaire à la place‖ où je me serai mise ;Tu le conserveras,‖ et je m’éloignerai.

» Tu ne me suivras point,‖ de peur qu’en ses alarmesMon cœur ne se révolte‖ en te disant adieu ;Et ce rosaire seul,‖ tout trempé de mes larmes,Te sera le signal‖ que j’appartiens à Dieu. »

Elle entra dans l’église ;‖ et lui, loin après elle,La regardait aller‖ et se mettre à genoux ;Lorsque la mendiante,‖ au coin de la chapelle,Lui dit : « Secourez-moi,‖ je prirai Dieu pour vous ! »

« — Oui ! priez Dieu pour moi ;‖ priez, vous qu’il écoute.Si des infortunés‖ il est le père encor,Nos trois cœurs suppliants‖ le fléchiront sans doute. »Il dit, et lui donna‖ sa seule pièce d’or.

A genoux, bien longtemps‖ la pauvre enfant exhaleEn prière, en sanglots,‖ ses vœux et ses douleurs ;Mais lorsqu’elle eut fini‖ de prier, sur la dalleLe rosaire restait‖ tout baigné de ses pleurs.

Pâle, elle s’avançait,‖ les yeux baissés à terre,Fidèle à son serment,‖ résignée à souffrir ;Le jeune homme, debout‖ dans la nef solitaire,Plus pale qu’elle encor,‖ semblait près de mourir.

Ainsi, tous deux pleuraient‖ leur espérance éteinte ;Et, comme le Sauveur‖ montant au Golgotha,La jeune enfant du temple‖ allait franchir l’enceinte,Lorsque la mendiante,‖ accourant, l’arrêta.

Elle avait ramassé‖ le rosaire qui brille,De douleur et d’amour‖ signa ! mystérieux ;Et, rejoignant enfin‖ la triste jeune fille,Lui disait : « C’est à vous,‖ ce joyau précieux

Celle-ci refusait ;‖ mais d’une voix plus claire,Qui de l’enfant troublée‖ augmenta la pâleur,La pauvresse insista :‖ « Gardez votre rosaire !Le perdre ou l’oublier,‖ cela porte malheur ! »

Et le jeune homme : « Oh ! oui,‖ c’est un arrêt suprêmeLe pauvre est du Seigneur‖ l’interprète ici-bas.Ce rosaire, c’est Dieu‖ qui te le rend lui-même ;il voit ton sacrifice‖ et ne l’accepte pas !

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
4(aabccb) 26(abab)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (91 de 12, 31 de 8, 3 de 4, 3 de 6)· profil 8, 6+6, (4), (6)
Strophes
26 quatrains, 4 sizains
Mots à la rime
a agreste / modeste féminine, classiqueb Bon-Secours / jours masculine, classiquec massive / plaintive féminine, classiquea cruelle / chapelle féminine, classiqueb amer / mer masculine, classiquec souffrance / espérance féminine, classiquea heure / pleure féminine, classiqueb passés / embrassés masculine, classiquea libre / vibre féminine, classiqueb réunit / bénit masculine, classiquea rosaire / solitaire féminine, classiqueb mourir / souffrir masculine, classiquea année / journée féminine, classiqueb chemin / Demain masculine, classiquea suprême / t’aime féminine, classiqueb genoux / vous masculine, classiqueb lieu / Dieu masculine, classiquea monastère / terre féminine, classiqueb fiel / Ciel masculine, classiquea sombre / l’ombre féminine, classiqueb douleur / malheur masculine, classiquec assise / l’église féminine, classiquea femme / âme féminine, classiqueb cercueil / deuil masculine, classiquec aumône / Madone féminine, classiquea Notre-Dame / réclame féminine, équivalenteb secours / jours masculine, classiquea plage / naufrage féminine, classiqueb port / mort masculine, classiquea cierge / Vierge féminine, classiqueb cœur / chœur masculine, classiquea tête / tempête féminine, classiqueb qu’aujourd’hui / lui masculine, classiquea d’espérance / souffrance féminine, classiqueb sanglots / matelots masculine, classiquea fiancée / passée féminine, classiqueb péri / chéri masculine, classiquea prêtre / être féminine, classiqueb pieusement / serment masculine, classiquea soumise / mise féminine, classiqueb laisserai / m’éloignerai masculine, classiquea alarmes / larmes féminine, classiqueb adieu / Dieu masculine, classiquea elle / chapelle féminine, classiquea écoute / doute féminine, classiqueb encor / d’or masculine, classiquea exhale / dalle féminine, classiqueb douleurs / pleurs masculine, classiquea terre / solitaire féminine, classiqueb souffrir / mourir masculine, classiquea éteinte / l’enceinte féminine, classiqueb Golgotha / l’arrêta masculine, classiquea brille / fille féminine, classiqueb mystérieux / précieux masculine, classiquea claire / rosaire féminine, classiqueb pâleur / malheur masculine, classiquea suprême / lui-même féminine, classiqueb ici-bas / pas masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

128 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Prosper Blanchemain, Paris, LIBRAIRIE ANCIENNE ET MODERNE - ÉDOUARD ROUVEYRE, 1880· numérisation archive.org· Sources