Poésies, 1845‑1858· Idéal
Le souvenir
Pour soulager dans leur souffranceCeux qui pleuraient sans avenir,Dieu fit un frère à l’Espérance,Et le nomma le Souvenir.
Le Souvenir, ange fidèle,Qui pleure sur les trépassés,Et qui réchauffe sous son aileLes cœurs mortellement blessés.
Nulle douleur ne lui résiste,Quand son œil tendre et langoureuxMontre à notre âme qui s’attristeL’ombre d’un passé plus heureux.
Le Souvenir console et charme,Même lorsque du gouffre amerOn ne rapporte qu’une larme,Comme une perle de la mer.
Mais le Souvenir, quand on aime,C’est écouter de douces voix,C’est faire vivre la mort même,C’est naître une seconde fois.
Il semble qu’une clarté pureLuit sur notre front abattu,Quand l’ange consolant murmureCe doux mot : « Te rappelles-tu ? »
Te rappelles-tu notre joieQuand, sur les bords irréguliersOù la Creuse indolente ondoie,Nous rêvions sous les peupliers ?
Te rappelles-tu la nacelleOù tous, en chantant, nous glissions,Oubliant, hélas ! qu’avec elleLe temps fuyait et nous passions ?
Te rappelles-tu notre ivresseEn ces jours par le ciel bénis ?Te rappelles-tu la tendresseQui nous a pour jamais unis ?
Je pars et j’emporte ces chosesPour me consoler en chemin,Comme on garde un bouquet de rosesQui s’est fané dans une main.
De ce passé, fleur idéaleQu’en moi-même j’enfermerai,Je respirerai le pétalePrécieux et décoloré.
Là-bas, dans ma triste demeureOù le temps semble se traîner,Ces beaux jours enfuis comme une heureViendront souvent m’illuminer.
De ses mains tendres et timides,Le Souvenir, ange pieux,Touchant mes paupières humides,Essuîra les pleurs de mes yeux.
Il viendra, quand la nuit m’enlèveAu souci toujours renaissant,A travers le prisme du rêveMe peindre ton sourire absent.
Plus rapide qu’un trait de flamme,De l’un à l’autre il volera ;D’une même voix, dans ton âmeEt dans la mienne il parlera.
Plus tard, si je reviens encoreDans ces lieux féconds en beaux jours,L’ange au consolant météoreSur nous resplendira toujours ;
Et, confondant nos cœurs fidèlesDans d’ineffables entretiens,Quand je dirai : « Tu te rappelles ? »Tu répondras : « Je me souviens ! »
Versification
- Forme
- 17 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 17(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 17 quatrains
- Mots à la rime
- a souffrance / l’Espérance féminine, classiqueb avenir / Souvenir masculine, classiquea fidèle / aile féminine, classiqueb trépassés / blessés masculine, classiquea résiste / s’attriste féminine, classiqueb langoureux / heureux masculine, classiquea charme / larme féminine, classiqueb amer / mer masculine, classiquea aime / même féminine, classiqueb voix / fois masculine, classiquea pure / murmure féminine, classiqueb abattu / rappelles-tu masculine, classiquea joie / ondoie féminine, classiqueb irréguliers / peupliers masculine, classiquea nacelle / elle féminine, classiqueb glissions / passions masculine, classiquea ivresse / tendresse féminine, classiqueb bénis / unis masculine, classiquea choses / roses féminine, classiqueb chemin / main masculine, classiquea idéale / pétale féminine, classiqueb j’enfermerai / décoloré masculine, classiquea demeure / heure féminine, classiqueb traîner / m’illuminer masculine, classiquea timides / humides féminine, classiqueb pieux / yeux masculine, classiquea m’enlève / rêve féminine, classiqueb renaissant / absent masculine, classiquea flamme / âme féminine, classiqueb volera / parlera masculine, classiquea encore / météore féminine, classiqueb jours / toujours masculine, classiquea fidèles / rappelles féminine, classiqueb entretiens / souviens masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
68 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Prosper Blanchemain, Paris, LIBRAIRIE ANCIENNE ET MODERNE - ÉDOUARD ROUVEYRE, 1880· numérisation archive.org· Sources