Poésies, 1845‑1858· Poèmes et poésies
Lever de soleil
A madame Jane Hauguet.
En vain je veux forcer‖ ma pensée à se taire :Sous le bois verdoyant‖ où fleurit le glaïeul,Rêvant a l’avenir,‖ je marche solitaire,Et triste d’être seul.
L’aube déploie au ciel‖ sa radieuse écharpe ;Les astres éclipsés‖ s’en vont disparaissant,Et le monde éveillé‖ vibre, comme une harpe,Aux mains du Tout-Puissant.
Déjà le soleil monte‖ au front de la colline,Au milieu des splendeurs‖ d’une aurore d’été ;Il perce le feuillage,‖ et le bois s’illumineD’un reflet velouté.
Les perles du matin‖ tremblent au bout des herbes,Et l’on croit en voyant‖ les champs de fleurs couverts,Que, de l’écrin des nuits,‖ les étoiles en gerbesOnt plu sur les prés verts.
Et l’oiseau matinal,‖ élancé dans l’espace,L’insecte bourdonnant‖ sa chanson du matin,Le papillon ouvrant‖ à la brise qui passeSes ailes de satin,
Et l’humide gazon‖ que la rosée argente.Et la glèbe entr’ouverte‖ où le soc resplendit,Tout ce qui crie et court,‖ tout ce qui vole et chante,Tout se confond et dit :
« Béni soit le Seigneur,‖ le Dieu bon et superbe,Le Seigneur des moissons‖ et des petits oiseaux,Qui fit l’azur du ciel,‖ l’émeraude de l’herbe,Et l’argent des ruisseau ! »
Pourquoi donc, ô matin !‖ tes lueurs iriséesLaissent-elles en moi‖ place pour les douleurs :O nuits d’été ! pourquoi,‖ dans vos fraîches rosées,Trouvé-je aussi des pleurs ?
Oh ! si la fleur des champs‖ que la brise caresse,Et qui répand sa joie‖ en parfum sous mes pas,Me disait le secret‖ de sa tranquille ivresse !…Mais la fleur n’entend pas.
La fleur dilate au vent‖ l’or de son étamine ;Son ovaire fécond‖ aspire avec amourLe pollen odorant‖ que sa sœur dissémineDans un rayon du jour.
Si le grillon pouvait,‖ là-bas, dans la campagne,M’apprendre le bonheur‖ qu’il goûte en son sillon !Mais il est loin, et chante‖ à sa noire compagneSon hymne de grillon.
Si l’oiseau qui sautille‖ et court de branche en branche.Et se montre et se cache,‖ et gazouille au soleil,Enseignait à mon cœur‖ comment sur nous s’épancheUn paisible sommeil !
Et comment on oublie,‖ à l’abri de la feuille,Que le printemps fut court‖ et que l’été finit !Mais il chante l’amour‖ à sa fauvette, et cueilleDes herbes pour son nid.
Et moi je cherche en vain‖ où reposer mon âme ;Mon cœur est déchiré‖ par d’intimes combats ;Devant ce ciel si pur‖ qui se remplit de flamme,Je murmure tout bas :
« Mon Dieu ! dans mon sentier‖ combien de feuilles mortes !Combien déjà de ceux‖ qui m’ont donné la main,Qui m’ont instruit au monde‖ et m’ont ouvert ses portesSont restés en chemin !
« J’ai vu leurs pâles fronts‖ désormais taciturnes,Et sous l’aile du temps‖ disparus sans retour,Ainsi que la lueur‖ de ces astres nocturnes,S’effacer tour à tour.
« La nuit s’en va saisir‖ les derniers dans son voile ;Je me vois isolé‖ dans l’espace éclairci,Mélancolique et tel‖ que la dernière étoile,Prêt à m’éteindre aussi ! »
C’est ainsi qu’agité‖ par ma pensée austère,Sous le bois verdoyant‖ où fleurit le glaïeul,Rêvant à l’avenir,‖ je marche solitaire,Et triste d’être seul.
Envoi
A vous ces vers, enfants‖ d’une heure de tristesse !Mais, tout empreints qu’ils soient‖ d’une sombre langueurNe croyez pourtant pas‖ que je pleure sans cesse,Et que toute espérance‖ a délaissé mon cœur.
Lorsque je vous revois,‖ dans votre gai parterre,Au milieu de vos fleurs‖ d’azur, de pourpre et d’or,Je crois qu’il est pour nous‖ du bonheur sur la terre,Je crois que l’homme est bon,‖ et que Dieu l’aime encor ;
Car votre cœur est pur‖ comme le frais dédaleDe ces fleurs que Dieu montre‖ à notre œil enchanté ;Et, sur votre passage,‖ autour de vous, s’exhaleUn parfum de tendresse‖ et de sérénité.
Oh ! vous êtes si bonne !‖ oh ! quelle peine amèreNe s’adoucirait pas‖ avec votre pitié !Vous avez le sourire‖ et l’âme de ma mère ;Comme elle, vous avez‖ des trésors d’amitié.
Je me sens plus heureux‖ lorsque le jour fidèleVers votre toit champêtre‖ a ramené mes pas,Et lorsque je reviens‖ demander ma parcelleDe ces trésors du cœur‖ qui ne s’épuisent pas !
Limeil, juillet 1840.
Versification
- Forme
- Quatrains
- Rimes
- 23(abab)
- Mètre
- Alexandrins et hexasyllabes (74 de 12, 18 de 6)· profil 6, 6+6
- Strophes
- 18 quatrains
- Mots à la rime
- a taire / solitaire féminine, classiqueb glaïeul / seul masculine, classiquea écharpe / harpe féminine, classiqueb disparaissant / Tout-Puissant masculine, classiquea colline / s’illumine féminine, classiqueb d’été / velouté masculine, classiquea herbes / gerbes féminine, classiqueb couverts / verts masculine, classiquea l’espace / passe féminine, classiqueb matin / satin masculine, classiquea argente / chante féminine, classiqueb resplendit / dit masculine, classiquea superbe / l’herbe féminine, classiqueb oiseaux / ruisseau masculine, non classiquea irisées / rosées féminine, classiqueb douleurs / pleurs masculine, classiquea caresse / ivresse féminine, classiqueb pas masculine, classiquea étamine / dissémine féminine, classiqueb amour / jour masculine, classiquea campagne / compagne féminine, classiqueb sillon / grillon masculine, classiquea branche / s’épanche féminine, classiqueb soleil / sommeil masculine, classiquea feuille / cueille féminine, classiqueb finit / nid masculine, classiquea âme / flamme féminine, classiqueb combats / bas masculine, classiquea mortes / portes féminine, classiqueb main / chemin masculine, classiquea taciturnes / nocturnes féminine, classiqueb retour / tour masculine, classiquea voile / étoile féminine, classiqueb éclairci / aussi masculine, classiquea austère / solitaire féminine, classiquea tristesse / cesse féminine, classiqueb langueur / cœur masculine, classiquea parterre / terre féminine, classiqueb d’or / encor masculine, classiquea dédale / s’exhale féminine, classiqueb enchanté / sérénité masculine, classiquea amère / mère féminine, classiqueb pitié / d’amitié masculine, classiquea fidèle / parcelle féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
92 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Prosper Blanchemain, Paris, LIBRAIRIE ANCIENNE ET MODERNE - ÉDOUARD ROUVEYRE, 1880· numérisation archive.org· Sources