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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies, 1845‑1858· Poèmes et poésies

Salomon de Caus

Prosper Blanchemain· strophes variées, alexandrins et octosyllabes, 162 vers

A M. Auguste Barbier.

L’eau montera par aide du feu plus
haut que son niveau.S. de CAUS(1615).

Parmi les insensés‖ au fond d’un cachot sombreVoyez cet homme assis dans l’ombre.Parfois il pousse un cri‖ qui n’a plus rien d’humain ;Parfois, l’œil immobile‖ et la tête baissée,Il semble suivre une pensée :Tel il est aujourd’hui,‖ tel il sera demain !

Souvent il se réveille,‖ il s’agite, il s’écrie :« Je suis le roi de l’Industrie !Un moteur invincible‖ est soumis à mes lois ;Ce levier tout-puissant‖ que rêvait Archimède,Je l’ai découvert. Par son aideMa main de l’univers‖ va déplacer le poids.

« Par la vapeur de l’eau‖ vous verrez les machinesExtraire les fardeaux des mines ;Le lin se tissera‖ sous les doigts des métiers ;Les vaisseaux, dédaigneux‖ des vents et des étoiles,Vogueront sans agrès, sans voiles ;Les chars devanceront‖ le galop des coursiers ! »

Les geôliers le font voir‖ au passant incréduleQui rit, au seuil de la cellule,Des songes creux éclos‖ dans ce cerveau de plomb.Ainsi lorsque Colomb,‖ de son doigt prophétique,Montrait aux Génois l’Amérique,Les Génois s’égayaient‖ aux rêves de Colomb !

De Caus avait osé‖ soumettre sa penséeAu Roi, qui déchira‖ la requête insenséeAvec un mépris obstiné.Il avait de ses plans‖ fatigué les ministres,Si bien qu’un jour, saisi‖ par des agents sinistres,A Bicètre il se vit traîné.

Qu’il dût être assailli‖ d’une douleur immense,Ce grand homme insulté‖ dans son intelligencePar le dédain et le courroux,Ce penseur méconnu‖ dont le puissant problèmeDécernait à la France‖ un nouveau diadème,Et qu’on jetait parmi les fous !

Combien de temps, parmi‖ ces âmes dégradées,Au mal contagieux‖ qui trouble les idéesPut-il résister pas à pas ?Combinant ses desseins‖ dans sa vaste mémoire,Combien de temps encore‖ espéra-t-il la gloire ?Mais la gloire n’arrivait pas.

Enfin un de ces cœurs‖ que charme la science,Un Anglais, Worcester,‖ ambassadeur en France,A Bicètre vient par hasard.Il entend le captif,‖ il s’étonne, il admire :« Ouvrez-lui ! ce n’est pas‖ un esprit en délire ;Qu’il soit libre !… » Il était trop tard !…

De Caus était bien fou !‖ Worcester triste et sombreSortit : « Ce n’est plus lui,‖ disait-il, c’est son ombreQui gémit dans cette prison ;Mais quand on l’y jeta,‖ c’était un grand génie.Bourreaux ! que son malheur‖ soit votre ignominie,Vous avez tué sa raison. »

O Salomon de Ous !‖ de ton âme immortelleIls ont étouffé l’étincelle !Si leur dédain fatal‖ n’eût éteint ce foyer,Tu serais parmi ceux‖ que l’univers écoute,Qui des humains marquant la route,Couronnent de leur gloire‖ un siècle tout entier.

Des sciences jadis‖ tu sondais les merveilles ;Jadis, pour éclairer tes veilles,Devant toi le génie‖ allumait son flambeau ;Mais l’âme dans ton corps‖ ne fut pas assez forte.Tu survis à ta raison morte.Dors, cadavre animé,‖ dans ton vivant tombeau !

Que de fois la folie,‖ en ce monde où nous sommes,A brisé l’essor des grands hommes !Icares inconnus‖ vers la gloire envolés,Ils ont fondu leur aile‖ à son éclat sublime,Et sont retombés dans l’abîme,Emportant leurs secrets‖ qu’ils n’ont pas révélés.

Quel pouvoir désastreux,‖ quelles lois acharnéesEnchaînent donc ces destinées.Pour ces flambeaux éteints‖ n’est-il pas un réveil ?Brille, raison puissante,‖ illumine le monde !A genoux dans la nuit profonde,Nous attendons le jour.‖ Lève-toi donc, soleil !

Le soleil s’est levé !‖ Si le sceau du mystèreQuelquefois dérobe à la terreCes secrets imposants,‖ ils viendront en leur lieu.Comme une graine obscure‖ à la glèbe livrée,Leur semence germe ignoréePour ne mûrir enfin‖ qu’au jour marqué de Dieu.

O vapeur ! reine de la terre !Que rêva Salomon de Caus,Vapeur ! dont l’active AngleterreEmploya les moteurs nouveaux,Gloire à toi, puissance infinie,De la chaleur à l’onde unieSombre et mystérieux hymen !Découverte à jamais fécondeQui lègue aussi vos noms au monde,Papin, Watt, Fulton, Newcomen !

Partout des brûlantes usinesLa vapeur, puissant gouvernail,En accélérant les machines,Triple les produits du travail.Malgré les vents, l’onde animée,Sous un panache de fuméeFulton lance au loin les vaisseaux.Rapprochant les cités lointaines,Stevenson franchit monts et plainesAvec les ailes des oiseaux.

Homme, atome d’une journée,Jeté sur un globe perdu,A quelle haute destinéePar ton savoir monteras-tu ?Ardent à vouloir l’impossible,Sur quelque puissance invincibleTu poses ton pied conquérant ;Et, pour réaliser ton rêve,Le monde à ta voix se soulève :Homme, que ton pouvoir est grand !

Tu marches chaque jour‖ de miracle en miracle,Sans cesse grandissant,‖ renversant chaque obstacle,Sans t’arrêter dans tes revers ;Et peut-être demain,‖ à l’étroit dans ce monde,Tenteras-tu d’aller,‖ sous la voûte profonde,Conquérir un autre univers.

Qui sait ? Tu trouveras‖ des ailes plus légères,Tu toucheras du pied‖ ces éternelles sphèresQue déjà mesure ton œil.Mais à chaque échelon‖ que franchit ton génie,Tu te crois le premier‖ dans l’échelle infinie,Tu te gonfles dans ton orgueil.

Tremble, présomptueux,‖ ton orgueil est ta perte ;Ta force te trahit‖ dans chaque découverte ;Tes vaincus maudissent leur frein.Le terrible moteur‖ dompté par ton courage,Comme un lion captif,‖ se tourmente avec rage,Et ronge son cachot d’airain.

Dans ce vaisseau fumant,‖ qui des vagues se joue,La goutte d’huile absente‖ arrête quelque roue ;Un sourd murmure a retenti…Un craquement horrible,‖ un cri se fait entendre…Tout saute… et l’air encore‖ est obscurci de cendre,Que les flots ont tout englouti.

Sous ce char flamboyant‖ qui vole avec son maître,Par la main du hasard,‖ la main de Dieu peut-être,Un seul grain de sable est placé.L’homme n’a pas prévu‖ l’invisible menace,Et ses lambeaux sanglants‖ se mêlent dans l’espaceAux débris du char fracassé.

Si demain, découvrant‖ une force ignorée,Pour franchir à ton gré‖ le céleste empyréeTu t’ouvres un chemin de feu,Quelque atome inconnu‖ te brisera les ailes ;Car tu te croirais roi‖ des voûtes éternelles,Tu dirais : « C’est moi qui suis Dieu ! »

Homme ! c’est pour cela‖ que toujours sur ta route,L’obstacle le plus vil‖ et que nul ne redouteRéprime ton essor géant ;Pour que tu sois forcé,‖ dans ton audace altière,D’humilier ton front,‖ de baiser la poussière,Et de confesser ton néant.

Aussi quand la vapeur‖ a brisé son écorce,Quand la matière esclave‖ un jour reprend sa forceEt se venge en te dévorant,Prête l’oreille aux voix‖ qui grondent sur ta tète,Et tu les entendras‖ crier dans la tempête :« Dieu seul est fort ! Dieu seul est grand ! »

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
22(aabccb) 3(ababccdeed)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (88 de 12, 74 de 8)· profil 8, 6+6
Strophes
22 sizains, 3 dizains
Mots à la rime
a sombre / l’ombre féminine, classiqueb d’humain / demain masculine, classiquec baissée / pensée féminine, classiquea s’écrie / l’Industrie féminine, classiqueb lois / poids masculine, classiquec Archimède / aide féminine, classiquea machines / mines féminine, classiqueb métiers / coursiers masculine, classiquec étoiles / voiles féminine, classiquea incrédule / cellule féminine, classiqueb plomb / Colomb masculine, classiquec prophétique / l’Amérique féminine, classiquea pensée / insensée féminine, classiqueb obstiné / traîné masculine, classiquec ministres / sinistres féminine, classiquea immense / intelligence féminine, classiqueb courroux / fous masculine, classiquec problème / diadème féminine, classiquea dégradées / idées féminine, classiqueb pas masculine, classiquec mémoire / gloire féminine, classiquea science / France féminine, classiqueb hasard / tard masculine, classiquec admire / délire féminine, classiquea sombre / ombre féminine, classiqueb prison / raison masculine, classiquec génie / ignominie féminine, classiquea immortelle / l’étincelle féminine, classiqueb foyer / entier masculine, classiquec écoute / route féminine, classiquea merveilles / veilles féminine, classiqueb flambeau / tombeau masculine, classiquec forte / morte féminine, classiquea sommes / hommes féminine, classiqueb envolés / révélés masculine, classiquec sublime / l’abîme féminine, classiquea acharnées / destinées féminine, classiqueb réveil / soleil masculine, classiquec monde / profonde féminine, classiquea mystère / terre féminine, classiqueb lieu / Dieu masculine, classiquec livrée / ignorée féminine, classiquea terre / Angleterre féminine, classiqueb Caus / nouveaux masculine, classiquec infinie / unie féminine, classiqued hymen / Newcomen masculine, classiquee féconde / monde féminine, classiquea usines / machines féminine, classiqueb gouvernail / travail masculine, classiquec animée / fumée féminine, classiqued vaisseaux / oiseaux masculine, classiquee lointaines / plaines féminine, classiquea journée / destinée féminine, classiqueb perdu / monteras-tu masculine, classiquec l’impossible / invincible féminine, classiqued conquérant / grand masculine, classiquee rêve / soulève féminine, classiquea miracle / obstacle féminine, classiqueb revers / univers masculine, classiquea légères / sphères féminine, classiqueb œil / orgueil masculine, classiquec génie / infinie féminine, classiquea perte / découverte féminine, classiqueb frein / d’airain masculine, classiquec courage / rage féminine, classiquea joue / roue féminine, classiqueb retenti / englouti masculine, classiquec entendre / cendre féminine, classiquea maître / peut-être féminine, classiqueb placé / fracassé masculine, classiquec menace / l’espace féminine, classiquea ignorée / empyrée féminine, classiqueb feu / Dieu masculine, classiquec ailes / éternelles féminine, classiquea route / redoute féminine, classiqueb géant / néant masculine, classiquec altière / poussière féminine, classiquea écorce / force féminine, classiqueb dévorant / grand masculine, classiquec tète / tempête féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

162 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Prosper Blanchemain, Paris, LIBRAIRIE ANCIENNE ET MODERNE - ÉDOUARD ROUVEYRE, 1880· numérisation archive.org· Sources