Poésies, 1845‑1858· Poèmes et poésies
Sous un toit de chaume
COURONNÉE PAR L’ACADÉMIE DES JEUX FLORAUX
Sur le bord de la route‖ il est une chaumineQu’entoure un enclos vert,‖ qu’un cerisier domine,Couvert de fruits rougis ;Son faîte est couronné‖ de ces fleurs, de ces lierresDont le printemps se plaît‖ à parer les chaumièresEt les pauvres logis.
Lors du dernier avril,‖ au temps des pâquerettes,Quand les mouches dans l’herbe‖ aux mobiles aigrettesS’ébattent par milliers,Sous ce toit demeurait‖ une enfant du village,Plus fraîche que les fleurs,‖ plus vive et plus volageQue l’oiseau des halliers.
Comme elle était alors‖ séduisante et jolie !Que de grâce, d’amour‖ et de mélancolieDans ses deux grands yeux bleus !Moins douce est la lueur‖ des lampes solitairesQui répandent dans l’ombre‖ au fond des sanctuairesUn rayon nébuleux.
Avec ses dents de nacre,‖ avec son teint de pèche,Comme elle souriait,‖ dans sa toilette fraîcheNégligée à dessein !Combien la regarder‖ était charmante chose,Et combien elle était‖ plus rose que la roseAttachée à son sein !
On la voyait joyeuse‖ à la fenêtre ouverte,Sur le banc de la porte,‖ ou sous la treille verteTravailler et chanter.Quand, par un beau matin,‖ on côtoyait la haie,Devant tant de candeur‖ et tant de gaîté vraie,Il fallait s’arrêter !
Et l’écho redisait‖ son chant souple et facile,Et le passant restait‖ sur la route, immobile,Son bâton sur le sol.Ne sachant si la voix‖ qu’il écoutait de l’âmeÉtait en vérité‖ la chanson d’une femmeOu bien d’un rossignol.
Tandis qu’il demeurait‖ arrêté, la folâtreDans le feuillage épais,‖ à son œil idolâtreSe cachait avec soin,Puis se taisait et puis,‖ tout à coup, sous la vigne,Capricieusement‖ montrait son cou de cygneEn souriant de loin.
Mais quand le mendiant,‖ chancelant et sans guide,Passait vers le midi‖ sur le chemin aride,Sous le soleil en feu,Elle accueillait du cœur‖ sa plainte abandonnée,Et rompait avec lui‖ ce pain de la journéeQue l’on demande à Dieu.
Le pauvre s’arrêtait‖ avec un long sourire ;Délassant ses pieds nus‖ que la ronce déchireEt ses membres perclus ;Puis, lorsqu’il reprenait‖ sa pesante besace,Longtemps encor des yeux‖ elle suivait sa trace,Triste et ne chantant plus !
Juillet finit à peine :‖ eh bien ! devant sa porte,Voyez la jeune fille‖ assise, demi-morte,Au soleil sur le seuil,Laissant errer ses yeux‖ qu’ici-bas rien n’arrête,Faible, pâle, immobile,‖ et déjà comme prêteA descendre au cercueil.
Son teint ne rougit plus‖ que des feux de la fièvre,La brûlante insomnie‖ a séché sur sa lèvreLe rire et la chanson :Elle meurt, pauvre épi‖ rongé dans sa racine,Qui jaunit sans mûrir,‖ se dessèche et s’inclineBien avant la moisson !
Le pauvre et le passant‖ sur le chemin écoutent,Cherchent des yeux l’enfant‖ belle et rieuse, et doutent,Et retardent leurs pas.Elle est là devant eux‖ l’enfant belle et rieuse,Et l’indigence même,‖ à son tour oublieuse,Ne la reconnaît pas.
Voilà donc ce que sont‖ la jeunesse et la joie !Qui pourrait aujourd’hui‖ passer par cette voieSans fléchir les genoux ?La mort reprend sitôt‖ ce que la vie accorde !Seigneur, Dieu de clémence‖ et de miséricorde,Ayez pitié de nous !
Versification
- Forme
- 13 sizains (sizains)
- Rimes
- 13(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins et hexasyllabes (52 de 12, 26 de 6)· profil 6, 6+6
- Strophes
- 13 sizains
- Mots à la rime
- a chaumine / domine féminine, classiqueb rougis / logis masculine, classiquec lierres / chaumières féminine, classiquea pâquerettes / aigrettes féminine, classiqueb milliers / halliers masculine, classiquec village / volage féminine, classiquea jolie / mélancolie féminine, classiqueb bleus / nébuleux masculine, classiquec solitaires / sanctuaires féminine, classiquea pèche / fraîche féminine, classiqueb dessein / sein masculine, classiquec chose / rose féminine, classiquea ouverte / verte féminine, classiqueb chanter / s’arrêter masculine, classiquec haie / vraie féminine, classiquea facile / immobile féminine, classiqueb sol / rossignol masculine, classiquec l’âme / femme féminine, classiquea folâtre / idolâtre féminine, classiqueb soin / loin masculine, classiquec vigne / cygne féminine, classiquea guide / aride féminine, classiqueb feu / Dieu masculine, classiquec abandonnée / journée féminine, classiquea sourire / déchire féminine, classiqueb perclus / plus masculine, classiquec besace / trace féminine, classiquea porte / demi-morte féminine, classiqueb seuil / cercueil masculine, classiquec n’arrête / prête féminine, classiquea fièvre / lèvre féminine, classiqueb chanson / moisson masculine, classiquec racine / s’incline féminine, classiquea écoutent / doutent féminine, classiqueb pas masculine, classiquec rieuse / oublieuse féminine, classiquea joie / voie féminine, classiqueb genoux / nous masculine, classiquec accorde / miséricorde féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
78 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Prosper Blanchemain, Paris, LIBRAIRIE ANCIENNE ET MODERNE - ÉDOUARD ROUVEYRE, 1880· numérisation archive.org· Sources