Odes, épigrammes et autres poésies, 1664‑1704
Ode
sur la prise de Namur
Quelle docte et sainte ivresseAujourd’hui me fait la loi ?Chastes Nymphes du Permesse,N’est-ce pas vous que je voi ?Accourez, Troupe savante ;Des sons que ma lyre enfanteCes arbres sont réjouis ;Marquez-en bien la cadence ;Et vous, Vents, faites silence :Je vais parler de LOUIS.
Dans ses chansons immortelles,Comme un aigle audacieux,Pindare, étendant ses ailes,Fuit loin des vulgaires yeux ;Mais, ô ma fidèle lyre,Si, dans l’ardeur qui m’inspire,Tu peux suivre mes transports ;Les chênes des monts de ThraceN’ont rien ouï, que n’effaceLa douceur de tes accords.
Est-ce Apollon, et Neptune,Qui sur ces rocs sourcilleux,Ont, compagnons de fortune,Bâti ces murs orgueilleux ?De leur enceinte fameuseLa Sambre, unie à la Meuse,Défend le fatal abord ;Et par cent bouches horribles,L’airain sur ces monts terriblesVomit le fer et la mort ;
Dix mille vaillants Alcides,Les bordant de toutes parts,D’éclairs, au loin homicides,Font pétiller leurs remparts ;Et dans son sein infidèlePartout la terre y recèleUn feu prêt à s’élancer,Qui soudain perçant son gouffre,Ouvre un sépulcre de soufreA quiconque ose avancer.
Namur, devant tes murailles,Jadis la Grèce eût, vingt ans,Sans fruit, vu les funéraillesDe ses plus fiers combattants.Quelle effroyable puissanceAujourd’hui pourtant s’avance,Prête à foudroyer tes monts !Quel bruit, quel feu l’environne !C’est Jupiter en personne,Ou c’est le vainqueur de Mons.
N’en doute point, c’est lui-même :Tout brille en lui, tout est roi.Dans Bruxelles, Nassau blêmeCommence à trembler pour toi.En vain, il voit le Batave,Désormais docile esclave,Rangé sous ses étendards ;En vain, au Lion belgique,Il voit l’Aigle germaniqueUni sous les Léopards ;
Plein de la frayeur nouvelleDont ses sens sont agités,A son secours il appelleLes peuples les plus vantés :Ceux-là viennent du rivageOù s’enorgueillit le TageDe l’or qui roule en ses eaux ;Ceux-ci, des champs où la neigeDes marais de la NorvègeNeuf mois couvre les roseaux…
Mais qui fait enfler la Sambre ?Sous les Jumeaux effrayés,Des froids torrents de décembreLes champs partout sont noyés ;Cérès s’enfuit, éploréeDe voir en proie à BoréeSes guérets d’épis chargés ;Et sous les urnes fangeusesDes Hyades orageusesTous ses trésors submergés.
Déployez toutes vos rages,Princes, vents, peuples, frimas ;Ramassez tous vos nuages,Rassemblez tous vos soldats ;Malgré vous Namur en poudreS’en va tomber, sous la foudreQui dompta Lille, Courtrai,Gand, la superbe espagnole,Saint-Omer, Besançon, Dôle,Ypres, Mastricht, et Cambrai.
Mes présages s’accomplissent :Il commence à chanceler ;Sous les coups qui retentissentSes murs s’en vont s’écrouler ;Mars en feu, qui les domine,Souffle à grand bruit leur ruine ;Et les bombes, dans les airsAllant chercher le tonnerre,Semblent, tombant sur la terre,Vouloir s’ouvrir les enfers.
Accourez, Nassau, Bavière,De ces murs l’unique espoir.A couvert d’une rivière,Venez, vous pouvez tout voir.Considérez ces approches ;Voyez grimper sur ces rochesCes athlètes belliqueux ;Et dans les eaux, dans la flamme,LOUIS, à tout donnant l’âme,Marcher, courir avec eux.
Contemplez dans la tempêteQui sort de ces boulevards,La plume qui sur sa têteAttire tous les regards :A cet astre redoutable,Toujours un sort favorableS’attache dans les combats :Et toujours, avec la Gloire,Mars, amenant la Victoire,Vole, et le suit à grands pas.
Grands défenseurs de l’Espagne ;Montrez-vous, il en est temps.Courage ! vers la MehagneVoilà vos drapeaux flottants.Jamais ses ondes craintivesN’ont vu sur leurs faibles rivesTant de guerriers s’amasser.Courez donc… Qui vous retarde ?Tout l’univers vous regarde ;N’osez-vous la traverser ?
Loin de fermer le passageA vos nombreux bataillons,Luxembourg a du rivageReculé ses pavillons.Quoi ! leur seul aspect vous glace !Où sont ces chefs pleins d’audace,Jadis si prompts à marcher,Qui devaient, de la Tamise,Et de la Drave soumise,Jusqu’à Paris nous chercher ?
Cependant, l’effroi redoubleSur les remparts de Namur ;Son gouverneur, qui se trouble,S’enfuit sous son dernier mur ;Déjà, jusques à ses portesJe vois monter nos cohortes,La flamme et le fer en main ;Et sur les monceaux de piques,De corps morts, de rocs, de briques,S’ouvrir un large chemin.
C’en est fait. Je viens d’entendreSur ces rochers éperdusBattre un signal pour se rendre.Le feu cesse Ils sont rendus !Dépouillez votre arrogance,Fiers ennemis de la France ;Et, désormais gracieux,Allez, à Liège, à Bruxelles,Porter les humbles nouvellesDe Namur pris à vos yeux.
Pour moi, que Phébus animeDe ses transports les plus doux,Rempli de ce Dieu sublime,Je vais, plus hardi que vous,Montrer que sur le Parnasse,Des bois fréquentés d’Horace,Ma Muse dans son déclin,Sait encor les avenues,Et des sources inconnuesA l’auteur du Saint-Paulin.
Versification
- Forme
- 17 dizains (dizains)
- Rimes
- 16(ababccdeed) 1(ababccbddb)
- Mètre
- Heptasyllabes
- Strophes
- 17 dizains
- Mots à la rime
- a ivresse / Permesse féminine, classiqueb loi / voi masculine, classiquec savante / enfante féminine, classiqued réjouis / LOUIS masculine, classiquee cadence / silence féminine, classiquea immortelles / ailes féminine, classiqueb audacieux / yeux masculine, classiquec lyre / m’inspire féminine, classiqued transports / accords masculine, classiquee Thrace / n’efface féminine, classiquea Neptune / fortune féminine, classiqueb sourcilleux / orgueilleux masculine, classiquec fameuse / Meuse féminine, classiqued abord / mort masculine, classiquee horribles / terribles féminine, classiquea Alcides / homicides féminine, classiqueb parts / remparts masculine, classiquec infidèle / recèle féminine, classiqued s’élancer / avancer masculine, classiquee gouffre / soufre féminine, classiquea murailles / funérailles féminine, classiqueb ans / combattants masculine, classiquec puissance / s’avance féminine, classiqued monts / Mons masculine, classiquee l’environne / personne féminine, classiquea lui-même / blême féminine, classiqueb roi / toi masculine, classiquec Batave / esclave féminine, classiqued étendards / Léopards masculine, classiquee belgique / germanique féminine, classiquea nouvelle / appelle féminine, classiqueb agités / vantés masculine, classiquec rivage / Tage féminine, classiqued eaux / roseaux masculine, classiquee neige / Norvège féminine, classiquea Sambre / décembre féminine, classiqueb effrayés / noyés masculine, classiquec éplorée / Borée féminine, classiqueb chargés / submergés masculine, classiqued fangeuses / orageuses féminine, classiquea rages / nuages féminine, classiqueb frimas / soldats masculine, classiquec poudre / foudre féminine, classiqued Courtrai / Cambrai masculine, classiquee espagnole / Dôle féminine, classiquea s’accomplissent / retentissent féminine, équivalenteb chanceler / s’écrouler masculine, classiquec domine / ruine féminine, classiqued airs / enfers masculine, classiquee tonnerre / terre féminine, classiquea Bavière / rivière féminine, classiqueb espoir / voir masculine, classiquec approches / roches féminine, classiqued belliqueux / eux masculine, classiquee flamme / l’âme féminine, classiquea tempête / tête féminine, classiqueb boulevards / regards masculine, classiquec redoutable / favorable féminine, classiqued combats / pas masculine, classiquee Gloire / Victoire féminine, classiquea l’Espagne / Mehagne féminine, classiqueb temps / flottants masculine, classiquec craintives / rives féminine, classiqued s’amasser / traverser masculine, classiquee retarde / regarde féminine, classiquea passage / rivage féminine, classiqueb bataillons / pavillons masculine, classiquec glace / d’audace féminine, classiqued marcher / chercher masculine, classiquee Tamise / soumise féminine, classiquea redouble / trouble féminine, classiqueb Namur / mur masculine, classiquec portes / cohortes féminine, classiqued main / chemin masculine, classiquee piques / briques féminine, classiquea d’entendre / rendre féminine, classiqueb éperdus / rendus masculine, classiquec arrogance / France féminine, classiqued gracieux / yeux masculine, classiquee Bruxelles / nouvelles féminine, classiquea anime / sublime féminine, classiqueb doux / vous masculine, classiquec Parnasse / d’Horace féminine, classiqued déclin / Saint-Paulin masculine, classiquee avenues / inconnues féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
170 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Paris, Hachette, 1889· numérisation gallica.bnf.fr· Sources