Satires, 1666‑1716
Satire v
A M. LE MARQUIS DE DANGEAU.
(1665)
La noblesse, Dangeau,‖ n’est pas une chimère,Quand, sous l’étroite loi‖ d’une vertu sévère,Un homme issu d’un sang‖ fécond en demi-dieuxSuit, comme toi, la trace‖ où marchaient ses aïeux.Mais, je ne puis souffrir‖ qu’un fat, dont la mollesseN’a rien pour s’appuyer‖ qu’une vaine noblesse,Se pare insolemment‖ du mérite d’autrui,Et me vante un honneur‖ qui ne vient pas de lui.Je veux, que la valeur‖ de ses aïeux antiquesAit fourni de matière‖ aux plus vieilles chroniques,Et que l’un des Capets,‖ pour honorer leur nom,Ait de trois fleurs de lis‖ doté leur écusson :Que sert ce vain amas‖ d’une inutile gloire,Si, de tant de héros‖ célèbres dans l’histoire,Il ne peut rien offrir‖ aux yeux de l’universQue de vieux parchemins‖ qu’ont épargnés les vers ?Si, tout sorti qu’il est‖ d’une source divine,Son cœur dément en lui‖ sa superbe origine,Et, n’ayant rien de grand‖ qu’une sotte fierté,S’endort dans une lâche‖ et molle oisiveté ?Cependant, à le voir,‖ avec tant d’arrogance,Vanter le faux éclat‖ de sa haute naissance,On dirait que le ciel‖ est soumis à sa loi,Et que Dieu l’a pétri‖ d’autre limon que moi.Enivré de lui-même,‖ il croit, dans sa folie,Qu’il faut que devant lui‖ d’abord tout s’humilie.Aujourd’hui toutefois,‖ sans trop le ménager,Sur ce ton un peu haut,‖ je vais l’interroger :« Dites-moi, grand héros,‖ esprit rare et sublime,Entre tant d’animaux‖ qui sont ceux qu’on estime ?On fait cas d’un coursier‖ qui, fier et plein de cœur,Fait paraître en courant‖ sa bouillante vigueur,Qui jamais ne se lasse,‖ et qui dans la carrièreS’est couvert mille fois‖ d’une noble poussière ;Mais, la postérité‖ d’Alfane et de Bayard,Quand ce n’est qu’une rosse,‖ est vendue au hasard,Sans respect des aïeux‖ dont elle est descendue,Et va porter la malle,‖ ou tirer la charrue.Pourquoi donc voulez-vous‖ que, par un sot abus,Chacun respecte en vous‖ un honneur qui n’est plus ?On ne m’éblouit point‖ d’une apparence vaine.La vertu, d’un cœur noble‖ est la marque certaine.Si vous êtes sorti‖ de ces héros fameux,Montrez-nous cette ardeur‖ qu’on vit briller en eux,Ce zèle pour l’honneur,‖ cette horreur pour le vice.Respectez-vous les lois ?‖ fuyez-vous l’injustice ?Savez-vous pour la gloire‖ oublier le repos,Et dormir en plein champ‖ le harnais sur le dos ?Je vous connais pour noble‖ à ces illustres marques ;Alors, soyez issu‖ des plus fameux monarques,Venez de mille aïeux,‖ et, si ce n’est assez,Feuilletez à loisir‖ tous les siècles passés,Voyez de quel guerrier‖ il vous plaît de descendre,Choisissez de César,‖ d’Achille, ou d’Alexandre.En vain un faux censeur‖ voudrait vous démentir,Et si vous n’en sortez,‖ vous en devez sortir.Mais, fussiez-vous issu‖ d’Hercule en droite ligne,Si vous ne faites voir‖ qu’une bassesse indigne,Ce long amas d’aïeux‖ que vous diffamez tous,Sont autant de témoins‖ qui parlent contre vous,Et tout ce grand éclat‖ de leur gloire ternieNe sert plus que de jour‖ à votre ignominie.En vain, tout fier d’un sang‖ que vous déshonorez,Vous dormez à l’abri‖ de ces noms révérés,En vain vous vous couvrez‖ des vertus de vos pères ;Ce ne sont à mes yeux‖ que de vaines chimères,Je ne vois rien en vous‖ qu’un lâche, un imposteur,Un traître, un scélérat,‖ un perfide, un menteur,Un fou, dont les accès‖ vont jusqu’à la furie,Et d’un tronc fort illustre‖ une branche pourrie. »Je m’emporte peut-être,‖ et ma Muse en fureurVerse dans ses discours‖ trop de fiel et d’aigreur :Il faut avec les grands‖ un peu de retenue.Eh bien ! je m’adoucis :‖ « Votre race est connue,Depuis quand ? répondez.‖ Depuis mille ans entiers,Et vous pouvez fournir‖ deux fois seize quartiers.C’est beaucoup. Mais enfin,‖ les preuves en sont claires,Tous les livres sont pleins‖ des titres de vos pères,Leurs noms sont échappés‖ du naufrage des temps ;Mais, qui m’assurera‖ qu’en ce long cercle d’ans,A leurs fameux époux‖ vos aïeules fidèles,Aux douceurs des galants‖ furent toujours rebelles ?Et comment savez-vous‖ si quelque audacieuxN’a point interrompu‖ le cours de vos aïeux,Et si leur sang, tout pur‖ ainsi que leur noblesse,Est passé jusqu’à vous,‖ de Lucrèce en Lucrèce ? »Que maudit soit le jour‖ où cette vanitéVint ici de nos mœurs‖ souiller la pureté !Dans les temps bienheureux‖ du monde en son enfance,Chacun mettait sa gloire‖ en sa seule innocence ;Chacun vivait content,‖ et sous d’égales lois ;Le mérite y faisait‖ la noblesse et les rois ;Et, sans chercher l’appui‖ d’une naissance illustre,Un héros, de soi-même‖ empruntait tout son lustre.Mais enfin, par le temps‖ le mérite aviliVit l’honneur en roture,‖ et le vice anobli ;Et l’orgueil, d’un faux titre‖ appuyant sa faiblesse,Maîtrisa les humains‖ sous le nom de noblesse.De là, vinrent en foule‖ et marquis et barons.Chacun pour ses vertus‖ n’offrit plus que des noms.Aussitôt, maint esprit‖ fécond en rêveriesInventa le blason‖ avec les armoiries,De ses termes obscurs‖ fit un langage à part,Composa tous ces mots‖ de Cimier, et d’Écart,De Pal, de Contrepal,‖ de Lambel et de Fasce,Et tout ce que Segoing‖ dans son Mercure entasse.Une vaine folie‖ enivrant la raison,L’honneur triste et honteux‖ ne fut plus de saison.Alors, pour soutenir‖ son rang et sa naissance,Il fallut étaler‖ le luxe et la dépense ;Il fallut habiter‖ un superbe palais ;Faire par les couleurs‖ distinguer ses valets ;Et, traînant en tous lieux‖ de pompeux équipages,Le duc et le marquis‖ se reconnut aux pages.Bientôt, pour subsister,‖ la noblesse sans bienTrouva l’art d’emprunter‖ et de ne rendre rien.Et, bravant des sergents‖ la timide cohorte,Laissa le créancier‖ se morfondre à sa porte ;Mais, pour comble, à la fin,‖ le marquis en prisonSous le faix des procès‖ vit tomber sa maison.Alors, le noble altier,‖ pressé de l’indigence,Humblement du faquin‖ rechercha l’alliance ;Avec lui trafiquant‖ d’un nom si précieux,Par un lâche contrat‖ vendit tous ses aïeux ;Et, corrigeant ainsi‖ la fortune ennemie,Rétablit son honneur‖ à force d’infamie.Car, si l’éclat de l’or‖ ne relève le sang,En vain l’on fait briller‖ la splendeur de son rang ;L’amour de vos aïeux‖ passe en vous pour manie,Et chacun pour parent‖ vous fuit et vous renie.Mais, quand un homme est riche‖ il vaut toujours son prix ;Et, l’eût-on vu porter‖ la mandille à Paris,N’eût-il de son vrai nom‖ ni titre ni mémoire,D’Hozier lui trouvera‖ cent aïeux dans l’histoire.Toi donc, qui de mérite‖ et d’honneurs revêtu,Des écueils de la cour‖ as sauvé ta vertu,Dangeau, qui, dans le rang‖ où notre roi t’appelle,Le vois, toujours orné‖ d’une gloire nouvelle,Et plus brillant par soi‖ que par l’éclat des lis,Dédaigner tous ces rois‖ dans la pourpre amollis ;Fuir d’un honteux loisir‖ la douceur importune ;A ses sages conseils‖ asservir la fortune ;Et, de tout son bonheur‖ ne devant rien qu’à soi,Montrer à l’univers‖ ce que c’est qu’être roi :Si tu veux te couvrir‖ d’un éclat légitime,Va par mille beaux faits‖ mériter son estime ;Sers un si noble maître ;‖ et fais voir qu’aujourd’huiTon prince a des sujets‖ qui sont dignes de lui.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 74((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 1 distique
- Mots à la rime
- a chimère / sévère féminine, classiqueb demi-dieux / aïeux masculine, classiquea mollesse / noblesse féminine, classiqueb d’autrui / lui masculine, classiquea antiques / chroniques féminine, classiqueb nom / écusson masculine, classiquea gloire / l’histoire féminine, classiqueb l’univers / vers masculine, classiquea divine / origine féminine, classiqueb fierté / oisiveté masculine, classiquea d’arrogance / naissance féminine, classiqueb loi / moi masculine, classiquea folie / s’humilie féminine, classiqueb ménager / l’interroger masculine, classiquea sublime / estime féminine, classiqueb cœur / vigueur masculine, classiquea carrière / poussière féminine, classiqueb Bayard / hasard masculine, classiquea descendue / charrue féminine, classiqueb abus / plus masculine, classiquea vaine / certaine féminine, classiqueb fameux / eux masculine, classiquea vice / l’injustice féminine, classiqueb repos / dos masculine, classiquea marques / monarques féminine, classiqueb assez / passés masculine, classiquea descendre / d’Alexandre féminine, classiqueb démentir / sortir masculine, classiquea ligne / indigne féminine, classiqueb tous / vous masculine, classiquea ternie / ignominie féminine, classiqueb déshonorez / révérés masculine, classiquea pères / chimères féminine, classiqueb imposteur / menteur masculine, classiquea furie / pourrie féminine, classiqueb fureur / d’aigreur masculine, classiquea retenue / connue féminine, classiqueb entiers / quartiers masculine, classiquea claires / pères féminine, classiqueb temps / d’ans masculine, classiquea fidèles / rebelles féminine, classiqueb audacieux / aïeux masculine, classiquea noblesse / Lucrèce féminine, classiqueb vanité / pureté masculine, classiquea enfance / innocence féminine, classiqueb lois / rois masculine, classiquea illustre / lustre féminine, classiqueb avili / anobli masculine, classiquea faiblesse / noblesse féminine, classiqueb barons / noms masculine, classiquea rêveries / armoiries féminine, classiqueb part / d’Écart masculine, classiquea Fasce / entasse féminine, classiqueb raison / saison masculine, classiquea naissance / dépense féminine, classiqueb palais / valets masculine, classiquea équipages / pages féminine, classiqueb bien / rien masculine, classiquea cohorte / porte féminine, classiqueb prison / maison masculine, classiquea l’indigence / l’alliance féminine, classiqueb précieux / aïeux masculine, classiquea ennemie / d’infamie féminine, classiqueb sang / rang masculine, classiquea manie / renie féminine, classiqueb prix / Paris masculine, classiquea mémoire / l’histoire féminine, classiqueb revêtu / vertu masculine, classiquea t’appelle / nouvelle féminine, classiqueb lis / amollis masculine, classiquea importune / fortune féminine, classiqueb soi / roi masculine, classiquea légitime / estime féminine, classiqueb qu’aujourd’hui / lui masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
148 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Paris, Hachette, 1889· numérisation gallica.bnf.fr· Sources