Rapsodies, 1832· Patriotes
Justice
À l’ex-Chambre qui proposait l’abolition de la peine de mort décembre 1830
Soyez donc inflexible : c’est l’indulgence
qui est féroce, puisqu’elle menace la patrie.SAINT-JUST.
En vain le meurtrier‖ veut esquiver la hacheEt le feu vengeur du bourreau :Il n’est point d’eau lustrale‖ essangeant cette tache.Le fer, est sorti du fourreau ;Nonobstant, en son lieu‖ ne rentrera l’épéeQu’après avoir trouvé son flanc,Et s’être longuement trempéeDans ses entrailles, dans son sang.
C’est en vain, quand la foule‖ et Dieu d’intelligenceOnt cloué l’opprobre à son front,Et qu’il n’est pas un seuil‖ où ne soit la vengeance,Soupesant sou glaive et l’affront.Qui du glaive se sert‖ périra par le glaive :Le Christ débonnaire l’a dit.Contre l’assassin tout se lève,Et tous les hommes l’ont maudit.
Eh bien ! quel était donc‖ ton erreur, ta folie,Où donc s’appuyait ton espoir,Pauvre et lâche marais‖ d’une Chambre avilie,Des rois amovible encensoir ?En vain, on a voulu,‖ d’un funéraire voile,Caparaçonner ta gaîté :L’œil du peuple a percé la toile,Et vu ta générosité.
Ah ! générosité‖ vraiment de circonstance,Cœurs attendris bien à-propos !Ah ! vraiment, pour le bien,‖ j’aime votre importance,Que j’aime à vous trouver dispos !Vous savez les égards‖ qu’on doit aux gentilshommes ;Vrai Dieu ! vous êtes bien appris ;A nous, ignorants que nous sommes,Pardon ! nous nous étions mépris.
Ce n’est pas dans ces rangs‖ qu’on cherche des victimes :Leurs têtes dépassent les lois ;Les mêmes faits qui sont‖ pour nous complots et crimes,Pour ces messieurs sont des exploits.Le tribunal pour eux‖ n’a donc rien qu’on redoute ;Il est pour les hommes de rien :Le bourreau n’est soldé sans douteQue pour frapper le plébéien.
Malheureux !… qu’a-t-il fait ?‖ Dans sa sombre misèreIl osa fausser un écu. —Déjà pour le saisir‖ le juge ouvre sa serre,Déjà ce pauvre… il a vécu !…Mais égard à qui jette‖ injure sur injureEt fléaux sur la nation,Dont le fer soutient le parjureCriant extermination !…
Non, non, cane se peut :‖ levez vos yeux profanes !Voyez à l’entour du château,Voyez-vous, par milliers,‖ s’entre-choquer ces mânesQui semblent brandir un couteau ?Un sceptre entre leurs mains‖ et sous leurs dents se broie,Ils évoquent le talion.Ainsi tournant près de sa proieRugit un farouche lion.
C’est Berton ! bien petit‖ au sommet de l’échelle,Qui fut brave et tomba poltron ;Puis ces quatre sergents,‖ héros de la Rochelle,Puis cet infortuné Caron ;Puis, tout criblés de plomb,‖ le fier Labédoyère,Les Faucher, Mouton-Duvernet,Et cet autre foudre de guerre,Le malheureux maréchal Ney !
Puis, découvrez encor‖ ces victimes sanglantesQue fit tomber l’arc Saint-Denis :Hélas ! à vous venger‖ nos haches furent lentes,Martyrs, que vos noms soient bénis !Et vous, qui sur le front‖ avez une auréole,Vous qu’à regret la mort cueillait,Salut, Farcy ! salut Arcole !Salut aux héros de juillet !
Eux seuls auraient le droit‖ de prendre la balanceEt d’absoudre leur assassin ;Mais la mort est muette,‖ et, comptant son silence,Vous caressez votre dessein.Mais lorsqu’ils sont tombés,‖ ils ont crié vengeance !Vous l’avez entendu crier ?Allons, un peu moins d’obligeance,Il faut la mort au meurtrier !
Ce n’est pas de cela‖ dont votre cœur s’afflige,Cœur où le Corse a mis l’effroi ;A votre roi chassé‖ rendez hommage lige,Pleurez, pleurez sur votre roi.Vous n’avez rien perdu,‖ point d’ami, point d’amante,Peu vous importent nos héros !Mais Holyrood se lamente,Pleurez, pleurez sur nos bourreaux !
Versification
- Forme
- 11 huitains (huitains)
- Rimes
- 11(ababcdcd)
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (55 de 8, 33 de 12)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 11 huitains
- Mots à la rime
- a hache / tache féminineb bourreau / fourreau masculinec l’épée / trempée féminined flanc / sang masculinea d’intelligence / vengeance féminineb front / l’affront masculinec glaive / lève féminined dit / maudit masculinea folie / avilie féminineb espoir / encensoir masculinec voile / toile féminined gaîté / générosité masculinea circonstance / importance féminineb à-propos / dispos masculinec gentilshommes / sommes féminined appris / mépris masculinea victimes / crimes féminineb lois / exploits masculinec redoute / doute féminined rien / plébéien masculinea misère / serre féminineb écu / vécu masculinec injure / parjure féminined nation / extermination masculinea profanes / mânes féminineb château / couteau masculinec broie / proie féminined talion / lion masculinea l’échelle / Rochelle féminineb poltron / Caron masculinec Labédoyère / guerre féminined Mouton-Duvernet / Ney masculinea sanglantes / lentes féminineb Saint-Denis / bénis masculinec auréole / Arcole féminined cueillait / juillet masculinea balance / silence féminineb assassin / dessein masculinec vengeance / d’obligeance féminined crier / meurtrier masculinea s’afflige / lige féminineb l’effroi / roi masculinec d’amante / lamente féminined héros / bourreaux masculine
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
88 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Rapsodies, M. Levy,Paris, 1868· numérisation poesies.net· Sources