Rapsodies, 1832· Rapsodies
La Corse
À NAPOLÉON THOM, peintre.
C’est tout simplement un peintre, Monseigneur, qui
se nomme Romano, qui vit de larcins faits à la nature,
qui n’a d’autres armoiries que ses pinceaux…SCHILLER, Fiesque, act. II.
Le maëstral soufflait :‖ la voûte purpurineBrillait de mille feux‖ comme une aventurine ;Sur le bord expirait‖ le chant des gondoliers ;Un silence de mort‖ planait sur ces campagnes.Parfois, on entendait‖ bien loin, dans les montagnes,Les sifflements des bandouliers.
La mer était houleuse ;‖ et la vague plaintiveSe berçait, et rampait,‖ et saluait la rive,Comme ces flots de rois,‖ tous abreuvés de fiel,Saluaient le soldat‖ fils de ce roc sauvage.— Un barde aurait pu dire‖ au repos de la plage :Que la terre écoutait le ciel !
L’horizon s’appuyait‖ sur l’immense murailleDe colline, de mont,‖ de rocher, de rocaille,Qui sur la Corse au loin‖ s’étend comme un géant,Depuis Bonifacio‖ veillant sur la SardaigneJusques à la Bastia‖ qui dans la mer se baigne,Et lève aux cieux un front d’argent.
Tout dormait, se taisait :‖ assis sur une pierre,Auprès du seuil étroit‖ de sa basse chaumière,Un vigoureux chasseur,‖ Viterbi le vieillard,Homme doux dont le bras‖ ne poignarda personneEt dont la chevelure‖ en blanchissant rayonneSous son bonnet de montagnard.
Avant d’entrer au lit,‖ en ce lieu solitaire,Courbé sur son mousquet,‖ les yeux fichés eu terre,Il aspirait du soir‖ l’air pur vivifiant ;Quand un éclair lointain‖ jetait su large flamme,Comme un enfant à Dieu‖ recommandant son âme,Il signait son front suppliant.
Tout à coup, il entend,‖ se lève, écoute encore :C’était un bruit de pas‖ sur le chemin sonore.— Qui vive ! garde à vous !‖ répondez ! — Un Français !Un ami ! — Malheureux !‖ si tard en cette gorge,Sans armes ! l’étranger,‖ veux-tu que l’on t’égorge ?Est-ce la mort que tu cherchais ? — !
— Je suis un jeune peintre,‖ et, sans inquiétude,Je revenais du val‖ où je fais une étude ;Signer, je suis Français‖ et non point étranger,Je revenais sans peur ;‖ la nuit rien ne m’arrête ;Portant sous mon manteau‖ pour tout bien ma palette,Mon escarcelle est sans danger ! — !
— Sais-tu bien que le Corse‖ a soif de la vengeance,Et non pas soif de l’or ?‖ Malheur à qui l’offense !Si ta mort est jurée,‖ il comptera tes pas ;S’il le faut dans les bois,‖ ainsi qu’une hyène,Un mois il attendra‖ que sa victime viennePour se ruer sur son trépas.
Puisque sans armes, seul,‖ par cette route sombreTu marches, chante au moins,‖ car peut-être dans l’ombreTu pourrais pour un autre‖ être pris des brigands ;Marche enchantant ces airs‖ que mon âme aguerrieA ton âge aimait tant,‖ ces airs de ta patrie,Hymnes funèbres des tyrans ? — !
Jeune, on ne saurait craindre,‖ on rit de la prudence ;Les avis d’un vieillard‖ sont traités de démence :Le cœur bouillant de vie‖ est si peu soucieux !Aussi ce jeune peintre,‖ à ce que l’on raconte,En souriait tout bas,‖ n’en tenant aucun compte,Et s’éloigna silencieux.
Mais tout près d’Oletta‖ sa peur est éveillée :Il entend quelque bruit.‖ C’est, dit-il, la feuillée.Mais une lame a lui‖ parmi les oliviers ?…Suis-je enfant de trembler !‖ c’est un follet qui passe,Et ce long frôlement,‖ et ce bruit de voix basse,C’est le murmure des viviers. — !
A peine replongé‖ dans quelque rêverie,Il tomba sous le plomb‖ d’une mousqueterie.A son cri déchirant‖ répond un rire affreux ;Puis un homme accouru‖ l’achève avec furie.Enfer ! qu’ai-je donc fait ?‖ je me trompe de vie !Ce n’est pas Viterbi le vieux ! — !
La rage dans le cœur,‖ il brise son épée,Et disparaît soudain‖ sous la roche escarpée…Le passant matinal‖ ne vit le lendemain,Qu’un manteau teint de sang,‖ des lambeaux de peinture,Des ossements rongés,‖ effroyable pâture !Un crâne épars sur le chemin.
Versification
- Forme
- 13 sizains (sizains)
- Rimes
- 12(aabccb) 1(aabaab)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (65 de 12, 13 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 13 sizains
- Mots à la rime
- a purpurine / aventurine féminineb gondoliers / bandouliers masculinec campagnes / montagnes fémininea plaintive / rive féminineb fiel / ciel masculinec sauvage / plage fémininea muraille / rocaille féminineb géant / d’argent masculinec Sardaigne / baigne fémininea pierre / chaumière féminineb vieillard / montagnard masculinec personne / rayonne fémininea solitaire / terre féminineb vivifiant / suppliant masculinec flamme / âme fémininea encore / sonore féminineb Français / cherchais masculinec gorge / t’égorge fémininea inquiétude / étude féminineb étranger / danger masculinec m’arrête / palette fémininea vengeance / l’offense féminineb pas / trépas masculinec hyène / vienne fémininea sombre / l’ombre féminineb brigands / tyrans masculinec aguerrie / patrie fémininea prudence / démence féminineb soucieux / silencieux masculinec raconte / compte fémininea éveillée / feuillée féminineb oliviers / viviers masculinec passe / basse fémininea rêverie / mousqueterie féminineb affreux / vieux masculinea furie / vie fémininea épée / escarpée féminineb lendemain / chemin masculinec peinture / pâture féminine
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78 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Rapsodies, M. Levy,Paris, 1868· numérisation poesies.net· Sources