Rythmes et Nombres, 1895· Silhouettes de Saisons· II Été
Coucher de soleil
ALORS que se répand, lourd et délicieux,Le parfum vespéral des lauriers et des roses,A l’horizon poudreux et dans les lointains rosesSombre le grand soleil salué par les cieux.
Ses obliques rayons illuminent les nuesEt versent sur la terre un déluge de sangGrandiose, qui met un coloris puissantSur la haute futaie et les tiges menues.
Sous l’averse de feu, les chênes convulsésDans l’air vermillonné resplendissent de gloire ;A leurs pieds, le tapis des fougères se moireDe la pourpre qui saigne aux nuages blessés.
Et c’est un incendie immense qui s’allume,Teignant les glaciers verts, les pics, le firmament.Tout s’embrase au foyer magique en un moment.Sur l’étang assoupi le brouillard d’été fume.
Les vastes champs, les blés aux ondulements douxSont de larges volcans où la flamme rayonne,Court, trépide, reluit, s’élance et stationne,Tandis que des moissons flambent les flots d’or roux.
Les vitres des maisons, comme des yeux qui brillentPour percer le secret de l’ombre qui s’étend,Étincellent ; sur leur façade un rosier blancEt des rameaux chargés de glycines scintillent.
Moutons et bœufs, paissant l’herbe molle des prés,Semblent au loin fouler et brouter de la flamme,Et les bergers dont la silhouette s’enflammeLa regardent s’accroître en traits démesurés.
Au cœur des lys penchés passe une rouge teinte,Glaïeul et pâquerette ont un rouge collier.Près de la ferme au toit de chaume un peuplierSur les murs empourprés plaque une sombre empreinte.
Dans le discret silence où les rêves enfuisRenaissent des senteurs de l’œillet et des menthes,Les Adonis rieurs et les Vénus charmantesRougissent aux détours des quinconces de buis.
Et les jets d’eau lançant leurs nappes vaporeusesQui retombent en mousse au marbre des bassins,Inondent la Naïade et lui mettent aux seinsDes flots vermeils courant sur ses chairs amoureuses.
Puis la nuit lente vient, la belle nuit en pleursQui berce les pensers avec le crépuscule.Aux cri-cri cadencés du grillon minusculeLe poète pensif, sous les jasmins en fleurs,
Chemine. En son esprit il voit le calme naître.Son âme exhale un hymne à la Félicité,Car il sent, ô douceur ! une sérénitéDivine pénétrer jusqu’au fond de son être ;
Et parmi les odeurs qu’exhalent les iris,Pendant que du vallon paraît surgir la luneDont le disque d’argent blanchit la forêt brune ;Parmi les frais parfums des bleus volubilis
Et des narcisses blonds que le vent du soir froisse,Il poursuit lentement sa méditationEt méprise en son cœur l’humaine ambitionQui, chaque jour, s’enfièvre et se ronge d’angoisse.
56 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Rythmes et Nombres, Lyon, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1895· numérisation books.google.com· Sources