Rythmes et Nombres, 1895· Heures Attiques
En l’honneur de l’art
A la mémoire de Leconte de Lisle.
I
SOLENNISONS l’altière et vaste Intelligence,Le Pontife divin de qui l’Hellas appritL’Harmonie et la Foi, le Rythme et l’ExcellenceEt le culte inconnu jusque-là de l’Esprit.
Il fit sourdre jadis un fleuve aux larges ondesSous l’auguste parvis du Parthénon sacré,Et surgir la Beauté, rédemptrice des mondes,Du sol même à Pallas Athènè consacré.
Il fut l’inspirateur de merveilleuses choses,Au poète il dicta des mots doux et charmants,Au philosophe il dit le sens caché des causes,La sereine sagesse et ses enseignements.
Il guida Coloës, Zeuxis, Timante, Apelles,Donna partout la vie aux marbres de Paros,Bâtit à ses fervents d’austères citadelles,Et de ses serviteurs sut former des héros.
Il s’écriait : « Au large, amis, suivez la routeOù, délicate fleur, s’épanouit le Bien.Marchez à l’Idéal sans peur de la déroute ;Je suis à vos côtés ; allez ! ne craignez rien. »
Et séduits par la voix dont l’accent les enflamme,Les hoplites zélés se ruaient à l’Effort,Car tous n’avaient qu’un but splendide : ourdir la trameDu réseau qui devait capter la froide Mort.
II
Les jours ont fui, les ans continué leur cycle.A la peine plus d’un fidèle a succombé ;Et le temple est, dit-on, brisé dans l’hémicycle ;De son socle vermeil l’Art superbe est tombé.
Et c’est pourquoi pleurons les Grâces éphémères,Plaignons notre pays par elles délaissé ;Que reste-t-il, hélas ! de leurs traces légères ?Les chefs-d’œuvre ont vécu, le Génie a baissé.
L’Art s’est éteint, le Dieu qui donne l’allégresse,L’Éphèbe aux cheveux blonds flottant en boucles d’orS’évanouit ainsi que tous les Dieux de Grèce,Mais sa perte est plus lourde et douloureuse encor.
III
Mensonge ! L’Art survit à toutes les défaites.Ce n’est point ici-bas qu’il fixe son séjour.Il se raille du Temps, résiste à ses conquêtes,Fait des Pensers sa vie et du Beau son amour.
Car il est immortel, car il reste le Maître,Le Maître au règne pur qui ne doit pas finir.Il demeure la Loi qu’on ne peut méconnaîtreEt sur lui s’appuîront les siècles à venir.
Au seuil trois fois béni du temple de Mémoire,Ils inscriront le nom cher et victorieuxDu Dieu serein au front diadémé de gloire,Aux regards projetant un éclat radieux.
Et, triomphalement, les Victoires ailées,Les bras chargés des verts rameaux de l’olivier,Dans la pérennité des heures envolées,Sans cesse entoureront l’immuable guerrier.
Mais lui, gladiateur de la céleste arène,Invincible héraut de la Beauté sans prix,Comme à Rome, aux grands jours d’Auguste et de Mécène,S’appellera toujours Fides liberatrix.
56 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Rythmes et Nombres, Lyon, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1895· numérisation books.google.com· Sources