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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Rythmes et Nombres, 1895· Heures Attiques

Les plaintes de Kallirhoë

Pierre de Bouchaud· 64 vers

KALLIRHOÉ, la vierge aux regards de sirène.Assise sur le seuil de sa pauvre maison,Rêve, par un beau soir du mois d’avril, saisonDes lys vêtus de grâce et de splendeur sereine.En ses traits délicats se creuse un pli profond.Comme un nuage noir obscurcit la lumièreEt ternit du soleil la pureté première,Le chagrin assombrit les lignes de son front.Ses lèvres de carmin, aux grenades pareilles,Et que ne désira jamais nul bien-aimé,Se contractent : « Dieux bons, dit-elle, si j’aimaiA placer, pour vous plaire, en de blanches corbeillesDes fruits ; si vos autels furent toujours fleurisDe lilas au printemps, de pampres en automne,Et si je vous offris la myrrhe, l’abrotone,Le lait pur, les plus gros de mes raisins mûris,Ou des libations sur des touffes de roses,Ah ! que ne m’avez-vous, Lares puissants et doux,Accordé de vieillir aux côtés d’un époux,Parmi de beaux enfants dont les visages rosesEt souriants sont frais comme un gâteau de miel ;Puis quand du froment blond l’or brille dans la plaine,De filer, bague au doigt, le lin roux et la laine,Sous le myrte, à l’abri de la chaleur du ciel.Mes compagnes, hélas ! plus que moi fortunées,Hélène, Kallisto, Mnaïs, Hellé, Thaïs,Pour celui d’un époux quittèrent le logisOù s’écoulaient leur vie et leurs jeunes années..On entoura leur front d’un bandeau lilial,On para d’orangers les murs du gynécée ;Ce fut aux cris joyeux d’une foule empresséeQue l’époux les reçut sous le toit nuptial.Moi, je suis délaissée et pourtant je suis belle,Et mes lèvres ont soif de baisers pleins d’amour.Je reste abandonnée et, tout le long du jour,Je suis comme l’œillet qui penche son ombelleSous l’ardente clarté de Phébus fulgurant.Le dégoût tient mon cœur ; en vain Myrrha, ma chèvre,D’un bêlement plaintif m’appelle aux champs, la fièvreMine mon corps brûlé par un feu dévorant.Les fleurs de mon jardin, partageant ma tristesse,Inclinent leurs boutons vers le sol crevassé ;Voici trois jours déjà que je n’ai point verséUn peu d’eau bienfaisante à leur tige en détresse.Souvent, dans les chemins ombragés et touffus,Non loin de ma maison, je vois passer des couplesMarchant avec lenteur et qui, mêlant leurs souffles,Échangent des propos charmants, des mots émus,En foulant le gazon tout parfumé de menthes ;Et leurs lèvres parfois s’unissent, et leurs yeuxSe fixent longuement : quel rêve radieuxFont-ils donc ces amants pensifs et ces amantes ?Hier même, Amyntas, le gardeur de brebis,Avec transport pressa sur son cœur Polynice.A tous, je le vois bien, Vénus se fait propice,Mais elle a, dédaignant mes vœux et mon logis,Condamné ma jeunesse à rester solitaire.Ah ! cruelle… Bientôt ma beauté passera,Mes cheveux blanchiront, mon teint se flétrira :Je n’aurai pas goûté le bonheur sur la terre. »

Ainsi Kallirhoé, dans le soir enchanté,Tandis que le couchant empourpre la mer verte,Gémit et pleure au seuil de sa maison déserteSur le trop lourd fardeau de sa virginité.

64 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Rythmes et Nombres, Lyon, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1895· numérisation books.google.com· Sources