Rythmes et Nombres, 1895· Esquisses et Paysages
Les sapins
MAJESTUEUX Sapins qui couvrez la montagneD’un manteau verdoyant aux baisers des clartés,Vous répandez sur les humains la paix qui gagneLeurs cœurs que l’existence a souvent maltraités.
Vos chefs, géants altiers où se posent les aigles,Ont souvent aperçu les midis étouffantsSous leurs flots enflammés courber au loin les seiglesEt brûler l’infini des zéniths triomphants.
Ils ont vu du Printemps naître la grâce émue,Reverdir à leurs pieds l’herbe aux fleurettes d’or,Le ciel joyeux sourire à la terre qui mueQuand l’hiver disparaît et que le froid s’endort.
Le gel, comme un tapis brodé de perles blanches,A durci l’humus roux alentour ; leurs rameauxOnt ployé sous les chocs fougueux des avalanches ;La neige sur leur tige a mis de frais émaux.
Parfois, quand vient le temps discret et monotoneDe l’arrière-saison, ils ont senti pleurerSur leurs fronts inclinés la pluie aux jours d’automne,Où l’air mélancolique est doux à respirer.
Ou bien ― tel un linceul plus délicat qu’un voile ―Des nuages épais ont étendu sur euxLes mille plis légers d’une impalpable toileQui les dissimulait brusquement à nos yeux.
Ah ! loués soyez-vous, chers arbres impassibles !Vous avez sans faiblir regardé fuir les jours.Vos troncs rugueux et forts sont restés insensiblesAux injures du Sort qui s’acharne toujours.
Malgré les durs moments, la grêle et les oragesDont la fureur cinglait vos fiers branchages noirs,Vous avez su garder de sublimes couragesDans la succession des matins et des soirs.
Et c’est pourquoi, Sapins très nobles, je vous aime.Je repose mon âme au fond de vos grands boisEt, près de vous, je pense à ce néant suprême :La Mort, alliciante et terrible à la fois,
Puisque vous enseignez à tous les pauvres hommesDes préceptes sacrés : la domination,Le dédain et l’oubli de ce monde où nous sommesLes jouets du Hasard et de la Passion.
Et je voudrais un jour, au calme de votre ombre,Dormir, loin des vivants, le sommeil éternelQue tel un vent très doux ― votre feuillage sombreBercerait aux accords d’un rythme solennel.
44 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Rythmes et Nombres, Lyon, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1895· numérisation books.google.com· Sources