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un seul est le mot juste.

Rythmes et Nombres, 1895· Heures Latines

Prière de marc - Aurèle a minerve

Pierre de Bouchaud· 68 vers

Ne demande pas que ce qui arrive
arrive comme tu désires, mais désire
que les choses arrivent comme elles
arrivent, et tu seras heureux.ÉPICTÈTE.

DANS l’atrium désert du palais, Marc-Aurèle,Pâle, silencieux et le sceptre à la main,Songeait aux passions que le désir bourrèleEt dont l’étau de fer meurtrit le genre humain.

Sur un piédestal d’or, Minerve, la déesseQui conserve l’esprit et le cœur infaiblis,— Marbre sculpté par un artiste de la Grèce, —S’érigeait. Un peplum l’entourait de ses plis.

Tout à coup l’empereur, interrompant son rêve,Tourna son clair regard soudain rassérénéVers la noble Pallas auprès de qui font trêveLes soucis obsédants, le chagrin obstiné :

« Déesse, lui dit-il, aux beaux yeux, au sourireChaste et doux voltigeant sur tes lèvres en fleur,O Déesse clémente à tout ce qui respire,Donnant la quiétude et calmant la douleur !

« Je viens à toi ; bénis mes prières, offrandeD’un cœur pensif à ton saint culte consacré,Et qui pour récompense, ô Mère ! te demandeDe le nourrir du miel de l’Idéal sacré.

« Jusqu’ici je n’ai point fléchi sous les orages.Sans crainte j’ai marché dans le chemin obscur,Et je mets à tes pieds mon fier tribut d’hommages.O Sainte, accepte-les, car mon esprit est pur.

« En retour donne-moi, Minerve, le grand calme,Augmente ma sagesse, élève ma raison ;Sur ton adorateur étends la verte palmeDe l’olivier de paix, ton plus merveilleux don.

« Couvre mon front des plis divins de ton blanc voilePour me garder indemne à jamais de tout mal ;Fais-moi vivre joyeux, ô Mère ! et me dévoileLe secret d’être heureux sans le trouver banal.

« Dans leur cycle futur que les rapides heuresOù, mystère sans nom, sommeille l’Avenir,Me disent : Marc-Aurèle, il faudra que tu meures,Mais vis avec courage afin de bien mourir.

« Pas de désespoir vain, pas d’insensé murmure,Pas d’indignation, pas de cris superflus.Pratique la Vertu, fais le bien sans mesure,Et l’on te bénira quand tu ne seras plus.

« Sache garder ton âme et des crimes du douteEt de l’écueil caché qu’offre le désespoir.Demeure équilibré. Le sage ne redouteNi malheur ni tristesse : il reste à son devoir.

« Il reste à son devoir comme l’archer au poste,Il y reste fidèle et content de son sort ;Il voit venir l’épreuve et, vaillant, lui riposte,Montant sa faction jusqu’au jour de la mort.

« Il prend les bons moments que lui donne la vieComme une rose ouverte à l’éclat du printemps ;Il borne ses désirs, car l’âme inassouvieNe connaît ni l’emploi ni la valeur du temps.

« Tel qu’un vaste festin regarde l’existence,Reçois ta part du plat qui se présente à toi,Mais quand il a passé, reprends ton abstinence.Que la fuite des jours te laisse sans émoi.

« Ici-bas, malgré lui, l’être humain tient le rôleQue la Fatalité se plaît à lui prêter :Elle réserve à l’un l’honneur du CapitoleEt puis condamne l’autre à toujours végéter.

« Pars pour la vie ainsi qu’on part pour un voyageEt ne demande pas aux ronces du cheminDe te donner les fleurs qui te plaisent. Le SageSaluera du même air aujourd’hui que demain. »

Marc-Aurèle se tut ; sa figure pensiveReflétait maintenant un calme solennel,Et de son socle d’or la déesse attentiveSur lui semblait jeter un regard maternel.

68 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Rythmes et Nombres, Lyon, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1895· numérisation books.google.com· Sources