Rythmes et Nombres, 1895· Heures Attiques
Rêve d’humanisme
A Pierre de Nolhac.
AMI, lorsque l’Hellas régnait en souveraineSur le monde où passaient des frissons de beauté,Séduits par sa douceur et sa grâce de reine,Nous nous serions fixés dans son site enchanté.
Au milieu des champs blonds où vibrent les cigales,Nos jours auraient coulé sereins et radieux ;Nous aurions conversé sous les oliviers pâles,Près des flots argentés au rythme harmonieux.
Et quand du soir tombant l’aube crépusculaireMet des tons violets aux murs du Parthenon,En regardant sombrer le grand disque solaire,Nous aurions adoré la gloire d’Apollon.
Des rêves gracieux, des visions magiques.Auraient changé nos nuits en émerveillementsEt peuplé nos sommeils d’ombres mythologiques,De profils délicats, de légers monuments.
Loin des réalités et des angoisses vaines,Sous le dais cristallin des ciels élyséens,Sans soucis lancinants, sans tristesses, sans peines,Nous aurions honoré les Dieux marmoréens,
Les Dieux, les Dieux charmants que le pinceau d’ApellesÉvoquait aux parois des temples vénérés,Ou qu’Euphranor taillait dans la blancheur des stèlesEt sculptait, triomphants, sur des socles sacrés.
Parfois, pour ranimer en nos cœurs purs la flammeEt pour nous réchauffer au contact de l’Effort,Nous nous serions mêlés aux artistes qu’enflammeL’amour de l’Idéal, ce vainqueur de la Mort.
Ou dans les frais jardins que parcourait le MaîtreNous aurions écouté les sublimes leçonsTomber, miel embaumé, de sa bouche, et peut-êtreSerions-nous devenus, sous ses yeux, vraiment bons.
D’une telle existence, ah ! j’ai la nostalgie ;C’était la noble vie où l’on pouvait penser.L’âme, en ces temps heureux, mettait son énergieA cultiver le Beau sans jamais se lasser.
36 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Rythmes et Nombres, Lyon, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1895· numérisation books.google.com· Sources