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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Dernières chansons, 1869

XXII. L’amour noir

Louis Bouilhet· strophes variées, alexandrins, 432 vers

Filles de Jupiter,‖ vierges aux longues tresses,Je dirai de Vulcain‖ les antiques détresses,Et quel bâtard céleste‖ arriva le premierAvant l’enfant amour‖ et le filet d’acier !

Quand Vénus au dieu Mars,‖ sous les pins de Sicile,Pour la première fois‖ fut pliante et facile,Le boiteux immortel,‖ le forgeron divinJura-les dieux puissants‖ ne jurent pas en vain ‒Que sa vengeance atroce‖ et fatale à connaîtreÉcraserait d’un coup‖ l’enfant encore à naître,Et qu’il imiterait,‖ pour ce fils odieux,Saturne aux dents de fer,‖ dévorateur des dieux.Phébus l’avait instruit,‖ Phébus qui tout éclaire.

Mais l’époux, dans son coeur,‖ enferma sa colère ;Et quand, le soir, coupable‖ et le visage en feu,La déesse rentra‖ dans la forge du dieu,Elle le vit, de loin,‖ qui, selon sa coutume,Domptait les durs métaux,‖ penché sur son enclume,Et qui, jusqu’à la fin,‖ ‒ sûr de se contenir, ‒Sans un nuage au front,‖ la regardait venir.

Ce fut aux profondeurs‖ d’un antre solitaireQu’enfanta, loin du jour,‖ la divine adultère,Tandis que les sylvains‖ et les vierges des boisChantaient à l’unisson‖ pour étouffer sa voix.Cependant, par les monts‖ et les vastes prairies,Comme un lion qui rôde‖ autour des bergeries,Le dieu, le dieu jaloux‖ qui sait le temps venu,Tâche à surprendre un cri‖ de l’enfant inconnu.Un faune aux pieds fourchus‖ et dont la voix chevroteL’avait, tout vagissant,‖ emporté dans sa grotte.L’entrée en était basse‖ et peu facile à voir ;Un lierre la couvrait‖ de son feuillage noir,Et, comme des lutteurs‖ mêlant leurs bras énormes,Cent arbres tortueux,‖ entrelacés, difformes,Gardiens du seuil, abri‖ des corbeaux croassants,En dérobaient l’approche‖ au regard des passants.Cinq ans, l’enfant vécut‖ près du faune ; les chèvresD’elles-mêmes portaient‖ leur tétine à ses lèvres ;La vigne, en verts festons‖ sur le bord des chemins,Penchait sa grappe lourde‖ au niveau de ses mains,Et les abeilles d’or,‖ formant de longues chaînes,Le guidaient, à grand bruit,‖ jusqu’au creux des Vieux chênes.Puis, il connut les dons‖ de l’innocente paix,La danse des sylvains,‖ sous les halliers épais,Les tambours grelottants,‖ la flûte aux roseaux lisses,Tous les jeux, et parfois ‒‖ l’enfance a ses malices ‒Quand midi tout en flamme‖ invitait au sommeil,Pour un nid de colombe,‖ ou pour un fruit vermeil,De leurs antres secrets‖ sachant les avenues,Le traître, aux chèvre-pieds,‖ livrait les nymphes nues ;Le vieux faune en riait‖ dans sa barbe ; et parfoisOn entendait un bruit‖ sinistre dans les bois ‒Bruit lointain, bruit profond,‖ qui venait de la terre ;Et l’enfant s’arrêtait‖ dans son jeu solitaire ;Et le faune disait,‖ en frissonnant aussi :« Ô mon fils adoré,‖ si tu sortais d’ici !…« Si tu quittais nos bois !‖… reste sous nos bois sombres,« Où les pins sourcilleux‖ te couvrent de leurs ombres ! »Mais l’enfant, malgré lui,‖ rentrant à petits pas,Songeait à ce bruit sourd‖ qu’on entendait là-bas,Curieux et mêlant,‖ dans son âme interdite,L’audace de son père‖ aux langueurs d’Aphrodite.

Impatient du joug‖ où la peur le soumet,Seul, furtif, une nuit‖ que le faune dormait,Il quitta l’antre obscur,‖ et, sans un guide au monde,S’en alla, tout petit,‖ par la forêt profonde,Si léger sous les bois‖ et respirant si basQue les oiseaux couchés‖ ne se réveillaient pas.Son pied nu, son pied blanc,‖ dans ses vives secousses,Comme un éclair qui passe,‖ éclatait sur les mousses,Quand, pareil au nageur‖ qui rame avec ses mains,Le dieu fendait le flot‖ des halliers sans chemins.Tantôt, sans s’arrêter,‖ la lune qui voyageD’un regard nonchalant‖ sondait le noir feuillage ;Tantôt, couvrant les pins‖ de ses voiles plus lourds,La nuit redescendait‖ implacable, ‒ et toujours,Comme un appel lointain,‖ comme un rendez-vous sombre,Le grand bruit inconnu‖ retentissait dans l’ombre.Mais déjà, des buissons‖ s’échappant par milliers,Les daims, les loups chenus,‖ les renards familiers,Et le lézard jaunâtre‖ et la couleuvre bleue,Suivaient l’enfant céleste,‖ en remuant la queue.

Or le bruit rappelait,‖ plus clair à chaque pas,Le choc de cent guerriers‖ que l’on ne voyait pas.

Soudain, derrière un mont‖ qui penchait sur la route,Une chose effrayante‖ apparut ‒ une voûteMorne, affreuse, insondable‖ et se tordant au bord,Avec des jets de pourpre‖ et des pâleurs de mort ;Un nuage montait,‖ ondoyant et farouche,Comme si la montagne,‖ ouvrant sa noire bouche,Eût vomi, vers les dieux, tout l’enfer ; ‒ et c’étaitDe cette bouche-là‖ que ce grand bruit sortait !

Les animaux frappés‖ d’une terreur profondeAvaient fui. L’enfant seul,‖ vers la voûte qui gronde,Entre les rocs fumeux‖ se perdant à moitié,Marcha, la tête haute,‖ et ferme sur son pié ;Et ce qu’il aperçut,‖ dans la caverne austère,Nul ne l’a vu, de ceux‖ qui vivent sur la terre.

Au plus profond de l’antre,‖ éclatant, furieux,Tel qu’un soleil sinistre‖ enchaîné par les dieux,Un brasier formidable,‖ aux vigueurs éternelles,Flamboyait ; ‒ et, du gouffre‖ horribles sentinelles,Vingt géants soucieux‖ qui portaient à leur frontUn oeil, comme la lune,‖ immobile et tout rond,Dans le tressaillement‖ de la flamme qui bouge,Apparaissaient ‒ au loin ;‖ noirs sur le foyer rouge.Ainsi que d’une éponge,‖ ornement de la mer,On voit, en la pressant,‖ sortir le flot amer,Vingt marteaux étaient là‖ qui faisaient, sur l’enclume,Du fer gorgé de feu‖ jaillir l’ardente écume ;On entendait parfois,‖ à quelque coin obscur,Siffler, comme un serpent, la scie aux dents d’azur,Ou rugir, indigné,‖ dans sa cuve ordinaire,Le soufre en fusion‖ qui sera le tonnerre ;Épouvantable ruche‖ et ténébreux essaim…L’enfant eut peur ; un cri‖ s’échappa de son sein.À ce cri frais et pur,‖ dans la caverne sourdeLes sombres travailleurs,‖ tournant leur tête lourde,Sur le milieu du seuil‖ virent, tout pâle encor,Le petit dieu couvert‖ de ses longs cheveux d’or,Comme un rayon du ciel‖ tombé dans la fournaise,Comme un souffle des monts‖ plein d’une odeur de fraise,Comme un printemps fleuri‖ qui les venait charmer.« Qu’il est beau !… » ‒ les plus forts‖ savent le mieux aimer. ‒« Qu’il est beau !… » disaient-ils,‖ et dans l’antre qui fumeLes marteaux oubliés s’endormaient sur l’enclume,Et ce grand bruit de forge‖ entendu dans les boisS’interrompit, alors,‖ pour la première fois !Ce furent des éclats‖ de joie involontaire,Des chansons de nourrice‖ à secouer la terre,Quand l’enfant, déjà fait‖ à leurs fronts surhumains,Passa de l’un à l’autre,‖ entre leurs larges mains.Ils touchaient, enivrés‖ de sa candeur divine,Ses sourcils délicats,‖ ses cheveux, sa peau fineEt ses membres pareils‖ à de frêles roseaux,Avec les peurs qu’on a‖ pour les petits oiseaux.Puis, de ce même airain‖ dont les foudres sont faites,Ils forgeaient des anneaux‖ et des colliers de fêtes,Cent jouets monstrueux dont ils couvraient l’enfant ;Et tous poussaient, en choeur,‖ un rire triomphantÀ le voir, raidissant‖ la douceur de ses formes,Chanceler sous le poids‖ de ces hochets énormes.

Vulcain parut au seuil.Quand par un soir d’été,Au bas d’un mont, non loin‖ d’une antique cité,Le char des moissonneurs‖ s’arrête, lourd de gerbes,Les propos familiers,‖ le rire aux dents superbes,Éclatent, les pieds nus‖ frappent le vert gazon ;Tout à coup un point sombre‖ a taché l’horizon ;Des nuages errants‖ le groupe se rassemble,La cime des forêts‖ palpite, le sol tremble,Et les jeux et les cris‖ tombent tous à la fois,Pour écouter des cieux‖ rouler la grande voix.

Ainsi tonna le maître‖ emporté dans sa rage :

« Forgerons mal appris !‖ Ouvriers sans courageCoeurs de cerf !… à quoi bon‖ ces fourneaux allumés ?Et ces fleuves de feu,‖ sous la terre enfermés,Qui des monts éternels‖ brisent la rude écorce,Si le marteau trop lourd‖ pèse à vos bras sans force,Ou si vous dédaignez‖ pour de futiles jeuxL’amour des durs métaux,‖ grave et profond comme eux ?Songez-vous qu’ici-bas‖ l’homme au coeur sanguinaireNe reconnaît le ciel‖ qu’au bruit de son tonnerre,Et que des vieux Titans‖ on verrait le retour,Si nous laissions les dieux‖ désarmés un seul jour ?J’ai suivi ces combats ;‖ j’en ai su les audaces,Au sang des immortels‖ pleuvant dans les espaces,Quand déjà Pélion‖ se levait sur Ossa !Jupiter tint de moi‖ la foudre qu’il lança,Car c’est sur ma vertu‖ que l’Olympe repose !Assis, la coupe en main,‖ dans une molle pose,Les dieux ne songent guère‖ aux armes qu’il leur faut ;Seul, je travaille en bas,‖ quand ils boivent en haut ! »

‒ les géants consternés‖ l’écoutaient en silence ;Soudain, de sa poitrine,‖ un cri rauque s’élance,Un rire impétueux,‖ convulsif, étouffant ;Il sentait là sa proie,‖ il avait vu l’enfant,Et ce rire, inconnu‖ dans l’antre séculaire,Était plus effroyable‖ encor que sa colère !

Enfin, les bras levés‖ et le regard en feu :

« Soyez bénis sept fois,‖ habitants du ciel bleu !Quel qu’ait été mon zèle,‖ aux époques passées,Vous acquittez d’un coup‖ les dettes amassées.Et toi, plus que nous tous,‖ immuable et serein,Dieu caché, dieu puissant, dont le temple est d’airain,Je te rends grâce, ô sort !‖… ton arrêt salutaireLivre à l’époux blessé‖ le fils de l’adultère !Et vous, durs compagnons‖ que j’aime tant à voir,Gigantesques enfants‖ de la terre au flanc noir,Par nos travaux communs,‖ frères, je vous adjureD’être témoins d’un dieu‖ qui venge son injure ! »

À ces mots, écartant‖ les cyclopes troublés,Il prit l’enfant divin‖ par ses cheveux bouclés,Et frémit, au dedans,‖ d’une douleur amère,À les voir doux et blonds,‖ comme ceux de sa mère.

« Insensé ! » cria-t-il‖ en le poussant plus fort,« Tu n’es pas assez dieu‖ pour affronter la mort !Celui qui, d’un seul geste,‖ ébranle l’empyrée,Le fils prédestiné,‖ sorti des flancs de Rhée,Ne serait pas le roi‖ de la terre et des cieux,S’il n’avait de Saturne‖ évité les grands yeux,En cachant sa faiblesse‖ au fond d’un noir repaire ;Te crois-tu donc plus fort,‖ issu d’un moindre père ?Qu’il accoure à ta voix !‖… » ‒ l’enfant épouvantéSanglotait. — « qu’il arrive,‖ à vingt chevaux porté !Son empire, ici-bas,‖ est fait de violences.Il a les javelots,‖ les carquois et les lances,Les boucliers épais,‖ les casques sans défauts,Les chars de guerre armés‖ de glaives et de faux,Ses béliers dont la tête‖ ouvre les forteresses,Le bruit de ses clairons‖ doux au coeur des déesses ;Mais il ne pourrait pas, malgré tes cris d’effroi,Dompter le feu divin‖ qui n’obéit qu’à moi ! »

Alors, l’enfant en main ‒‖ sourd aux plaintes frivoles ‒Comme un frondeur grégeois‖ dans des lanières molles,Fait tourner une pierre‖ à l’entour de son front.Il décrivit dans l’ombre‖ un formidable rond,Et, parmi les torrents‖ de lave incendiaire,Le précipita nu,‖ la tête la première.Telle, au gouffre marin‖ tombe une étoile d’or ;Telle, en un tourbillon‖ d’écume, on voit encorPlonger, du haut des airs,‖ la mouette aux blanches ailes.Le soufre ardent jaillit‖ en fauves étincelles,Tandis qu’on entendait,‖ sous le linceul baveux,Siffler la chair qui brûle,‖ et craquer les cheveux.

Cependant, par les cieux‖ sans limite et sans voiles,Sur des gazons semés‖ d’une poudre d’étoiles,Les fiers olympiens,‖ beaux éternellementDans l’orgueil de la force‖ et du contentement,Écoutaient d’Apollon‖ sonner la grande lyre.Les déesses, en foule,‖ excitant leur délire,La blonde Hébé, Cérès,‖ reine des champs herbeux,Junon, dont l’oeil est grand‖ comme celui des boeufs,Minerve, espoir des forts,‖ Vénus, charme du monde,Du nectar écumant‖ vidaient l’urne profonde.Mais, ô Cypris, la coupe‖ échappe de tes doigts,Tu frémis, et soudain,‖ haletante et sans voix :« Mon enfant ! » ‒ Jupiter‖ porte aux pieds des oreilles,Vénus, au coeur ! ‒ déjà‖ six colombes pareillesSont prêtes ; un frein d’or‖ luit dans leurs becs rosés ;Elle part, elle vole‖ aux fourneaux embrasés.

La voûte, à son aspect,‖ s’écarta ; ‒ la lumièreS’abattit d’un seul coup‖ dans la caverne entière ;Et, parmi les senteurs‖ de la myrrhe et du nard,La déesse au front pâle‖ apparut sur son char.Sans un mot, sans un cri,‖ touchant du pied la terre,Elle atteignit d’un bond‖ la fournaise… ô mystère !…Ô prodige !… la lave‖ au reflet jaune et bleuVient lécher son bras nu‖ de ses langues de feu ;Et, soumis comme un chien‖ qui flaire sa maîtresse,Le brasier monstrueux‖ doucement la caresse,Poussant, jusqu’à ses mains,‖ l’enfant mort à demi.

Vulcain désespéré‖ dans son coeur a frémi ;Son amour croît encore,‖ en la voyant si belle.« Mon père est roi là-haut !‖ Tu l’apprendras, » dit-elle,« J’y cours !… »Et, dans un coin‖ de son voile étoilé,Elle emportait son fils‖ hurlant et mutilé.L’époux sentit son âme‖ en deux parts divisée.Déployant les douceurs‖ d’une langue rusée,Par des soumissions‖ et des propos plus doux,Va-t-il de la déesse‖ apaiser le courroux ?Ou, bravant tous les dieux dont la haine l’accable,Couvrir d’un mur de fer‖ sa forge inattaquable ?Soudain, le souvenir‖ de ses malheurs passésFait trembler sur son front‖ ses cheveux hérissés ;Et, retenant Vénus‖ par sa longue tunique :

« Jupiter !… n’y va pas !‖… si ma vengeance iniqueA comme un ouragan‖ sur ton fils éclaté,C’est le destin, plus fort‖ que notre volonté !…N’y va pas !… n’y va pas !‖… je garde la mémoireDe ce temps douloureux,‖ si fatal à ma gloire,Où le fils de Saturne,‖ horrible et sans pitié,Du haut des cieux ouverts,‖ me lança par le pié,Si bien que, pantelant,‖ épouvanté, livide,Je roulai tout un jour‖ par le désert du vide,Maudissant à jamais‖ l’audace de mon coeur !Car qui pourrait lutter‖ avec un tel vainqueur ?Nos projets contre lui‖ sont vains et misérables !Tais-toi !… je te ferai‖ des dons considérables,Et tu t’apaiseras,‖ car c’est le mieux encor ;‒ les présents couvrent tout ;‖ ‒ dans ses balances d’orThémis, dont la raison‖ sert de règle à la nôtre,Met d’un côté l’injure, et les présents de l’autre ;Et c’est ainsi que vont‖ les hommes et les dieux !Et je te nommerai‖ ces présents radieux,Afin que ta poitrine‖ en tressaille de joie ;Pour tes cheveux flottants,‖ où tout mon coeur se noie,Je te ferai moi-même,‖ en argent ciselé,Un bandeau, sur le rond‖ de la lune moulé ;Et ‒ j’en jure le Styx,‖ si tu crains l’imposture ! ‒Je te ceindrai les flancs‖ d’une belle ceinture,Si pleine de vertus‖ et de pouvoirs cachés,Que les astres du ciel,‖ sur ta tête penchés,Palpiteront d’amour,‖ dans les hauteurs sans bornes !…Attends !… j’ai mis ma tête‖ au trou des antres mornes,J’ai vu dans mes travaux‖ à quelles profondeursL’escarboucle de flamme‖ enfouit ses splendeurs,Et, bien mieux que Mercure‖ aux mains fallacieuses,Je peux surprendre au nid‖ les pierres précieuses.À quoi bon ! Je suis lourd,‖ je suis difforme et laid ;Pour qu’on me veuille aimer,‖ je n’ai pas ce qui plaît,Et de la terre aux cieux‖ la fable serait sue,Si j’ornais de colliers‖ ma poitrine bossue !C’est toi, l’amour !… c’est toi‖ la grâce et la beauté !…C’est pour toi que la terre,‖ en sa fécondité,Étage incessamment‖ la floraison des choses.Par-dessous les rubis,‖ et par-dessus les roses ! …Tais-toi !… »Le petit dieu‖ trépignait cependant.Labouré par la flamme,‖ à nu sous l’air mordant,Son corps tout rabougri‖ se tordait sur ses hanches ;Ses yeux, sous son front noir,‖ faisaient deux taches blanches,Et son nez s’écrasait‖ en large soupirail ;Les lèvres dont la lave‖ a terni le corailAvançaient, comme un mufle,‖ énormes et gonflées,Tandis que, moutonnant‖ à ses tempes brûlées,Les cheveux, du zéphyr‖ pour toujours oubliés,Rappelaient, à les voir,‖ la toison des béliers.

« Regarde !… » dit Vénus.‖ ‒ le coeur de la déesseFlottait entre les dons‖ promis et sa tendresse.Écrasé sous le poids‖ des remords superflus,Vulcain baissait la tête‖ et ne répondait plus ;Quand, se frappant le front‖ et relevant sa face :« J’oubliais ! Calme-toi !‖ J’ai l’eau qui tout efface,L’eau de paix et d’oubli‖ qu’on trouve chez les morts.Son pouvoir sur le coeur‖ s’étend peut-être au corps ?…Le soir de notre hymen,‖ Pluton me l’a donnée ;Je l’ai, depuis ce temps,‖ hélas ! AbandonnéeDans cette peau de chèvre,‖ au flanc large et barbu…Heureux si tu m’aimais ‒‖ ou si j’en avais bu ! »

Et sur l’enfant tout noir‖ dont la tête est baissée,Il verse du Léthé‖ l’onde épaisse et glacée ;Vains efforts : la couleur‖ persiste ! SeulementLe corps a secoué‖ son engourdissement.Il grandit ; sur les os,‖ dont les moelles frémissent,Les nerfs sont déployés, les muscles s’affermissent.Ce n’est plus l’humble enfant,‖ ‒ c’est un monstre emportéDans sa force première‖ et dans sa puberté.Tous le suivaient des yeux,‖ les narines ouvertes.Il flairait du dehors‖ l’odeur des forêts vertes,Et sa bouche qui rit,‖ ténébreuse au dedans,Montra, comme un éclair,‖ la pâleur de ses dents.

Vulcain trembla ; Vénus‖ en eut peur, elle-même,Et, de loin :« Ô mon fils,‖ ma douleur est extrême !Quand j’irais de mon père‖ embrasser les genoux,Tu ne peux pas, si noir,‖ habiter parmi nous !Va-t’en vers ces pays‖ inconnus des vieux âges,Où le soleil plus proche‖ a brûlé les visages.Là vivent, dans un calme‖ à ma gloire odieux,Les éthiopiens‖ visités par les dieux,Les nubes vagabonds,‖ nourris du miel des ruches,Les mangeurs de serpents et les mangeurs d’autruches,Et les hommes sans tête,‖ et le peuple tout noirQue l’on entend marcher,‖ sous terre, sans le voir.Un rempart sablonneux‖ couvre au loin cette engeance.Mon amour t’y suivra,‖ comme aussi ma vengeance ;Pars !… ces peuples lointains‖ dont tu seras le roiN’ont pas courbé leur front‖ sous ma puissante loi.Abandonnés sans lutte‖ aux pentes naturelles,Ils ignorent le nom‖ des ardentes querelles ;Aucun soupçon jaloux‖ ne les vient consumer,Nul n’a connu, chez eux,‖ les angoisses d’aimer.Il est temps de fléchir‖ cet orgueil éphémère !Tu dois un nouveau monde‖ au culte de ta mère.Pars !… j’armerai tes mains‖ d’inévitables traits.Du désert flamboyant‖ à la nuit des forêts,Dans la virginité‖ des grandes solitudes,Va semer les désirs‖ et les inquiétudes,Et que tout coeur dompté‖ sente en lui des transportsBrûlants comme ces feux‖ qui t’ont touché le corps ! »

Elle dit. ‒ aussitôt‖ les colombes fidèles,Sautelant sous leur joug, avec un grand bruit d’ailes,Attendent, pour partir,‖ le signal de sa voix.

Mais, rougissant alors‖ pour la première fois,D’un mouvement de main‖ plein de grâce ingénue,Cypris, aux forgerons,‖ cache sa gorge nue ;Et, sur son char de nacre,‖ aux coquilles pareil,En détournant la tête,‖ étend son corps vermeil.L’attelage, emporté‖ comme un flocon de neige,S’élance ‒ mille oiseaux‖ lui font un long cortége ‒Tantôt fendant les cieux‖ tantôt rasant le sol,Devers Chypre, à Paphos,‖ il dirige son vol.

Là, cent parfums choisis‖ brûlent pour la déesse,Là, sous un bois sacré‖ que le zéphyr caresse,Oublieux des clairons,‖ Mars attend son retour,Le coeur tout languissant‖ d’un éternel amour…Longtemps, le fils sans mère,‖ immobile à sa place,D’un regard consterné‖ la suivit dans l’espace.Mais quand le char, baigné‖ par les feux du matin,Disparut tout à coup‖ à l’horizon lointain…Sans un pleur de ses yeux,‖ sans un cri de sa bouche,Il sentit l’abandon‖ tomber du ciel farouche ;Et, vers ce monde étrange‖ où le sort le conduit,Marcha sous le soleil,‖ sombre comme la nuit !…

‒ je te salue, ô toi,‖ premier-né d’Aphrodite,Dont le règne est perdu‖ dans un autre univers !Ton histoire aux humains‖ n’a jamais été dite ;Nul poëte amoureux‖ ne t’a donné ses vers !

Ton nom puissant, formé‖ de syllabes bizarres,Est un de ceux qu’en vain‖ les savants chercheront.Il n’a sonné qu’au bruit‖ des instruments barbares,Autour d’un feu nocturne,‖ où l’on dansait en rond !Tu n’es pas cet enfant‖ qui voltige à Cythère,Parmi les bois de myrte‖ et les rosiers fleuris,Et qui, sa trousse au dos,‖ va guidant par la terreLe frais essaim des jeux,‖ des grâces et des ris !Ton temple n’est ouvert,‖ sur tes âpres rivages,Qu’à des adorateurs‖ prosternés et rampants ;Car tu sais la vertu‖ des floraisons sauvages,Et tes dards sont trempés‖ au venin des serpents !Dans tes jardins, ô roi,‖ les panthères en troupesÀ côté des lions‖ dorment sous le soleil ;D’immenses aloès‖ tendent, comme des coupes,Aux pithons monstrueux,‖ leur calice vermeil ;

Et quand, parfois armé‖ de tes plus sûrs dictames,Tu veux de ton empire‖ explorer les détours,Ton char sombre est conduit‖ par des hippopotamesDont on entend ronfler‖ la narine aux poils courts.

Tu vas ; sur ton chemin,‖ bondissent les gazelles ;Le tigre, en miaulant,‖ vient lécher ton pied noir ;Les pélicans goîtreux,‖ avec leurs lourdes ailes,Du haut des cieux profonds‖ descendent pour te voir.

Et pour te voir aussi,‖ levant leurs fronts difformes,Les crocodiles verts‖ et les grands lézards mousCoulent entre les pieds‖ des éléphants énormes,Hideux torrent d’écaille,‖ aux sinistres remous !

Mais toi, silencieux‖ comme la destinée,Tu passes ‒ étendu‖ sur ton lit de roseaux ‒Sans retourner jamais‖ ta tête couronnéeDe coquillages blancs‖ et de plumes d’oiseaux !

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
196[aa] 9[abab]
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a tresses / détresses féminine, classiquea premier / d’acier masculine, classiquea Sicile / facile féminine, classiquea divin / vain masculine, classiquea connaître / naître féminine, classiquea odieux / dieux masculine, classiquea éclaire / colère féminine, classiquea feu / dieu masculine, classiquea coutume / enclume féminine, classiquea contenir / venir masculine, classiquea solitaire / adultère féminine, classiquea bois / voix masculine, classiquea prairies / bergeries féminine, classiquea venu / inconnu masculine, classiquea chevrote / grotte féminine, classiquea voir / noir masculine, classiquea énormes / difformes féminine, classiquea croassants / passants masculine, classiquea chèvres / lèvres féminine, classiquea chemins / mains masculine, classiquea chaînes / chênes féminine, classiquea paix / épais masculine, classiquea lisses / malices féminine, classiquea sommeil / vermeil masculine, classiquea avenues / nues féminine, classiquea parfois / bois masculine, classiquea terre / solitaire féminine, classiquea aussi / d’ici masculine, classiquea sombres / ombres féminine, classiquea pas / là-bas masculine, classiquea interdite / d’Aphrodite féminine, classiquea soumet / dormait masculine, classiquea monde / profonde féminine, classiquea bas / pas masculine, classiquea secousses / mousses féminine, classiquea mains / chemins masculine, classiquea voyage / feuillage féminine, classiquea lourds / toujours masculine, classiquea sombre / l’ombre féminine, classiquea milliers / familiers masculine, classiquea bleue / queue féminine, classiquea pas masculine, classiquea route / voûte féminine, classiquea bord / mort masculine, classiquea farouche / bouche féminine, classiquea c’était / sortait masculine, classiquea profonde / gronde féminine, classiquea moitié / pié masculine, classiquea austère / terre féminine, classiquea furieux / dieux masculine, classiquea éternelles / sentinelles féminine, classiquea front / rond masculine, classiquea bouge / rouge féminine, classiquea mer / amer masculine, classiquea l’enclume / écume féminine, classiquea obscur / d’azur masculine, classiquea ordinaire / tonnerre féminine, classiquea essaim / sein masculine, classiquea sourde / lourde féminine, classiquea encor / d’or masculine, classiquea fournaise / fraise féminine, classiquea charmer / aimer masculine, classiquea fume / l’enclume féminine, classiquea bois / fois masculine, classiquea involontaire / terre féminine, classiquea surhumains / mains masculine, classiquea divine / fine féminine, classiquea roseaux / oiseaux masculine, classiquea faites / fêtes féminine, classiquea l’enfant / triomphant masculine, classiquea formes / énormes féminine, classiquea seuil / d’été / cité masculine, classiquea gerbes / superbes féminine, classiquea gazon / l’horizon masculine, classiquea rassemble / tremble féminine, classiquea fois / voix masculine, classiquea rage / courage féminine, classiquea allumés / enfermés masculine, classiquea écorce / force féminine, classiquea jeux / eux masculine, classiquea sanguinaire / tonnerre féminine, classiquea retour / jour masculine, classiquea audaces / espaces féminine, classiquea Ossa / lança masculine, classiquea repose / pose féminine, classiquea faut / haut masculine, classiquea silence / s’élance féminine, classiquea étouffant / l’enfant masculine, classiquea séculaire / colère féminine, classiquea feu / bleu masculine, classiquea passées / amassées féminine, classiquea serein / d’airain masculine, classiquea salutaire / l’adultère féminine, classiquea adjure / injure féminine, classiquea troublés / bouclés masculine, classiquea amère / mère féminine, classiquea fort / mort masculine, classiquea l’empyrée / Rhée féminine, classiquea cieux / yeux masculine, classiquea repaire / père féminine, classiquea épouvanté / porté masculine, classiquea violences / lances féminine, classiquea défauts / faux masculine, classiquea forteresses / déesses féminine, classiquea d’effroi / moi masculine, classiquea frivoles / molles féminine, classiquea incendiaire / première féminine, classiquea d’or / encor masculine, classiquea ailes / étincelles féminine, classiquea baveux / cheveux masculine, classiquea voiles / d’étoiles féminine, classiquea éternellement / contentement masculine, classiquea lyre / délire féminine, classiquea herbeux / boeufs masculine, classiquea doigts / voix masculine, classiquea oreilles / pareilles féminine, classiquea rosés / embrasés masculine, classiquea lumière / entière féminine, classiquea nard / char masculine, non classiquea terre / mystère féminine, classiquea bleu / feu masculine, classiquea maîtresse / caresse féminine, classiquea demi / frémi masculine, classiquea belle / dit-elle féminine, classiquea cours / étoilé / mutilé masculine, classiquea divisée / rusée féminine, classiquea doux / courroux masculine, classiquea l’accable / inattaquable féminine, classiquea passés / hérissés masculine, classiquea tunique / inique féminine, classiquea éclaté / volonté masculine, classiquea mémoire / gloire féminine, classiquea pitié / pié masculine, classiquea livide / vide féminine, classiquea coeur / vainqueur masculine, classiquea misérables / considérables féminine, classiquea nôtre / l’autre féminine, classiquea dieux / radieux masculine, classiquea joie / noie féminine, classiquea ciselé / moulé masculine, classiquea l’imposture / ceinture féminine, classiquea cachés / penchés masculine, classiquea bornes / mornes féminine, classiquea profondeurs / splendeurs masculine, classiquea fallacieuses / précieuses féminine, classiquea laid / plaît masculine, classiquea sue / bossue féminine, classiquea beauté / fécondité masculine, classiquea choses / roses féminine, classiquea toi / cependant / mordant masculine, classiquea hanches / blanches féminine, classiquea soupirail / corail masculine, classiquea gonflées / brûlées féminine, classiquea oubliés / béliers masculine, classiquea déesse / tendresse féminine, classiquea superflus / plus masculine, classiquea face / efface féminine, classiquea morts / corps masculine, classiquea donnée / Abandonnée féminine, classiquea barbu / bu masculine, classiquea baissée / glacée féminine, classiquea Seulement / engourdissement masculine, classiquea frémissent / s’affermissent féminine, classiquea emporté / puberté masculine, classiquea ouvertes / vertes féminine, classiquea dedans / dents masculine, classiquea elle-même / loin / extrême féminine, classiquea genoux / nous masculine, classiquea âges / visages féminine, classiquea ruches / d’autruches féminine, classiquea noir / voir masculine, classiquea engeance / vengeance féminine, classiquea roi / loi masculine, classiquea naturelles / querelles féminine, classiquea consumer / d’aimer masculine, classiquea éphémère / mère féminine, classiquea traits / forêts masculine, classiquea solitudes / inquiétudes féminine, classiquea transports / corps masculine, classiquea fidèles / d’ailes féminine, classiquea voix / fois masculine, classiquea ingénue / nue féminine, classiquea pareil / vermeil masculine, classiquea neige / cortége féminine, classiquea sol / vol masculine, équivalentea déesse / caresse féminine, classiquea retour / amour masculine, classiquea place / l’espace féminine, classiquea matin / lointain masculine, classiquea bouche / farouche féminine, classiquea conduit / nuit masculine, classiquea d’Aphrodite / dite féminine, classiqueb univers / vers masculine, classiquea bizarres / barbares féminine, classiqueb chercheront / rond masculine, classiquea Cythère / terre féminine, classiqueb fleuris / ris masculine, classiquea rivages / sauvages féminine, classiqueb rampants / serpents masculine, classiquea troupes / coupes féminine, classiqueb soleil / vermeil masculine, classiquea dictames / hippopotames féminine, classiqueb détours / courts masculine, classiquea gazelles / ailes féminine, classiquea difformes / énormes féminine, classiqueb mous / remous masculine, classiquea destinée / couronnée féminine, classiqueb roseaux / d’oiseaux masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

432 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Dernières chansons, Paris, M. Levy, 1872· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources