Dernières chansons, 1869
II. La colombe
Quand chassés, sans retour,‖ des temples vénérables,Tordus au vent de feu‖ qui soufflait du Thabor,Les grands olympiens‖ étaient si misérablesQue les petits enfants‖ tiraient leur barbe d’or ;
Durant ces jours d’angoisse‖ où la terre étonnéePortait, comme un fardeau,‖ l’écroulement des cieux,Un seul homme, debout‖ contre la destinée,Osa, dans leur détresse,‖ avoir pitié des dieux.
C’était un large front,‖ ‒ un empereur, ‒ un sage,Assez haut sur son trône‖ et sur sa volontéPour arrêter du doigt‖ tout un siècle au passage,Et donner son mot d’ordre‖ à la divinité.
Or, un soir qu’il marchait‖ avec ses capitaines,Incliné sous ce poids‖ de l’avenir humain,Il aperçut, au fond‖ des brumes incertaines,Un vieux temple isolé,‖ sur le bord d’un chemin ;
Un vieux temple isolé,‖ plein de mornes visages,Un de ces noirs débris,‖ au souvenir amer,Qui dorment échoués‖ sur la grève des âges,Quand les religions‖ baissent comme la mer.
Le seuil croulait ; la pluie‖ avait rongé la porte ;Toute la lune entrait‖ par les toits crevassés.Au milieu de la route,‖ il quitta son escorte,Et s’avança, pensif,‖ au long des murs glacés.
Les colonnes de marbre,‖ à ses pieds, abattues,Jonchaient de toutes parts‖ les pavés précieux ;L’herbe haute montait‖ au ventre des statues,Des cigognes rêvaient‖ sur l’épaule des dieux.
Parfois, dans le silence,‖ éclatait un bruit d’aile,On entendait, au loin,‖ comme un frisson courir ;Et, sur les grands vaincus‖ penchant son front fidèle,Phoebé, froide comme eux,‖ les regardait mourir.
Et comme il restait là,‖ perdu dans ses pensées,Des profondeurs du temple‖ il vit se détacher,Avec un bruit confus‖ de plaintes cadencées,Une lueur tremblante‖ et qui semblait marcher.
Cela se rapprochait‖ et sonnait sur les dalles.C’était un grand vieillard‖ qui pleurait en chemin,Courbé, maigre, en haillons,‖ et traînant ses sandales,Une tiare au front,‖ une lampe à la main.
Il cachait sous sa robe‖ une blanche colombe ;Dernier prêtre des dieux,‖ il apportait encorSur le dernier autel‖ la dernière hécatombe…Et l’empereur pleura,‖ ‒ car son rêve était mort !
Il pleura, jusqu’au jour,‖ sous cette voûte noire.Tu souriais, ô Christ,‖ dans ton paradis bleu,Tes chérubins chantaient‖ sur des harpes d’ivoire,Tes anges secouaient‖ leurs six ailes de feu !
Et du morne empyrée‖ insultant la détresse,Comme au bord d’un grand lac‖ aux flots étincelants,Dans le lait lumineux‖ perdu par la déesse,Tes martyrs couronnés‖ lavaient leurs pieds sanglants !
Tu régnais, sans partage,‖ au ciel et sur la terre ;Ta croix couvrait le monde‖ et montait au milieu ;Tout, devant ton regard,‖ tremblait, ‒ jusqu’à ta mère,Pâle éternellement‖ d’avoir porté son Dieu.
Mais tu ne savais pas‖ le mot des destinées,Ô toi qui triomphais,‖ près de l’Olympe mort ;Vois : c’est le même gouffre…‖ avant deux mille années,Ton ciel y descendra,‖ ‒ sans le combler encor !
Tu connaîtras aussi,‖ ployé sous l’anathème,La désaffection‖ des peuples et des rois,Si pauvre et si perdu‖ que tu n’auras plus même,Pour t’y coucher en paix,‖ la largeur de ta croix !
Ton dernier temple, ô Christ,‖ est froid comme une tombe ;Ta porte n’ouvre plus‖ sur le vaste avenir ;Voilà que le jour baisse‖ et qu’on entend venirLe vieux prêtre courbé,‖ qui porte une colombe !
Versification
- Forme
- 17 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 16(abab) 1(abba)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 17 quatrains
- Mots à la rime
- a vénérables / misérables féminine, classiqueb Thabor / d’or masculine, classiquea étonnée / destinée féminine, classiqueb cieux / dieux masculine, classiquea sage / passage féminine, classiqueb volonté / divinité masculine, classiquea capitaines / incertaines féminine, classiqueb humain / chemin masculine, classiquea visages / âges féminine, classiqueb amer / mer masculine, classiquea porte / escorte féminine, classiqueb crevassés / glacés masculine, classiquea abattues / statues féminine, classiqueb précieux / dieux masculine, classiquea d’aile / fidèle féminine, classiqueb courir / mourir masculine, classiquea pensées / cadencées féminine, classiqueb détacher / marcher masculine, classiquea dalles / sandales féminine, classiqueb chemin / main masculine, classiquea colombe / hécatombe féminine, classiqueb encor / mort masculine, non classiquea noire / d’ivoire féminine, classiqueb bleu / feu masculine, classiquea détresse / déesse féminine, classiqueb étincelants / sanglants masculine, classiquea terre / mère féminine, classiqueb milieu / Dieu masculine, classiquea destinées / années féminine, classiqueb mort / encor masculine, non classiquea l’anathème / même féminine, classiqueb rois / croix masculine, classiquea tombe / colombe féminine, classiqueb avenir / venir masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.1· écart moyen à la rime classique 0.3
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
68 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Dernières chansons, Paris, M. Levy, 1872· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources