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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Dernières chansons, 1869

X. Les neiges d’antan

Louis Bouilhet· quatrains, octosyllabes, 72 vers

I

Ce siècle froid et sérieuxNe croit plus aux folles chimères ;Ils sont passés les temps joyeuxDont nous ont parlé nos grand’mères !

Quand l’amour sensible et bien né,Secouant des branches fleuries,Souriait, tout enrubanné,Dans la fraîcheur des bergeries,

Et, le soir, sous les marronniers,Pressait la belle qui menace,Mince, dans sa robe à paniers,Comme une anguille, dans sa nasse.

Siècle heureux, de bisque nourri,Dont la morale sans lisièresSe consolait des Dubarri,Avec la vertu des rosières !

Comme on prenait des airs penchésPour mener paître dans la plaineQuatre moutons endimanchésDont on avait frisé la laine !

Et comme, à l’ombre des ormeaux,C’était une charmante choseD’entendre au loin vos chalumeaux,Bergers blonds, en culotte rose !

Pour fuir la cour du roi Pétaud,Ou les croquants de mince étoffe,On emportait dans son châteauSon singe ‒ avec son philosophe.

Et c’était fête, tous les jours,Grâce aux amabilités jointesDu petit chien qui fait des toursEt de l’abbé qui fait des pointes.

Oh ! Les soupers sur les balcons !Les soupers fins, où la campagneSemblait, au travers des flacons,De la couleur du vin d’Espagne !

Oh ! L’esprit ! Oh ! Les bons caquetsSaupoudrés de littérature,Quand on montait, par les bosquets,Vers quelque temple à la nature !

L’ombre, parfois, faisait oser.Sous l’abri des grottes opaques,On entendait plus d’un baiser…Mis sur le compte de Jean-Jacques !

Les vers luisants, dans les gazons,Brillaient comme des émeraudes ;Le vent emportait les chansons ;La nuit mouillait les têtes chaudes ;

Et la bouteille, aux larges flancsOù l’araignée a mis ses toiles,Pour les convives chancelantsDoublait le nombre des étoiles !…

II

Hélas ! Hélas ! ‒ au gouffre ouvertTous sont tombés : ‒ pas un qui bouge !Un soir, à l’heure du dessert,Vint à passer l’homme au bras rouge !

Ils se levèrent sans effort,Le calme au front, l’orgueil dans l’âme,Doux et polis devant la mort,Comme auprès d’une grande dame.

Le jeune au vieux cédait le pasAvec des grâces enfantines ;L’urbanité de leur trépasFit un salon des guillotines.

On eût dit, à les voir venirVers les sanglantes boucheries,Qu’ils récitaient, pour mieux finir,L’oraison des galanteries ;

Et leur tête, en ces jours ardentsOù le peuple agitait sa foudre,Tomba ‒ le calembour aux dents ‒Avec un nuage de poudre !…

Versification

Forme
Quatrains
Rimes
18(abab)
Mètre
Octosyllabes
Strophes
13 quatrains
Mots à la rime
a sérieux / joyeux masculine, classiqueb chimères / grand’mères féminine, classiquea né / enrubanné masculine, classiqueb fleuries / bergeries féminine, classiquea marronniers / paniers masculine, classiqueb menace / nasse féminine, classiquea nourri / Dubarri masculine, classiqueb lisières / rosières féminine, classiquea penchés / endimanchés masculine, classiqueb plaine / laine féminine, classiquea ormeaux / chalumeaux masculine, classiqueb chose / rose féminine, classiquea Pétaud / château masculine, non classiqueb étoffe / philosophe féminine, classiquea jours / tours masculine, classiqueb jointes / pointes féminine, classiquea balcons / flacons masculine, classiqueb campagne / d’Espagne féminine, classiquea caquets / bosquets masculine, classiqueb littérature / nature féminine, classiquea oser / baiser masculine, classiqueb opaques / Jean-Jacques féminine, classiquea gazons / chansons masculine, classiqueb émeraudes / chaudes féminine, classiquea flancs / chancelants masculine, classiqueb toiles / étoiles féminine, classiquea ouvert / dessert masculine, classiqueb bouge / rouge féminine, classiquea effort / mort masculine, classiqueb l’âme / dame féminine, classiquea pas / trépas masculine, classiqueb enfantines / guillotines féminine, classiquea venir / finir masculine, classiqueb boucheries / galanteries féminine, classiquea ardents / dents masculine, classiqueb foudre / poudre féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Dernières chansons, Paris, M. Levy, 1872· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources