Dernières chansons, 1869
VIII. Soir d’été
Amis, je veux me perdre‖ au fond du bois sonore.La lune des sentiers‖ argente le gazon ;Et, comme dans la coupe‖ un vin qui s’évapore,Déjà monte la brume‖ aux bords de l’horizon.La bruyante cité,‖ près du fleuve étendue,Allonge ses grands ponts‖ comme des bras sur l’eau.Tout soupire et s’endort ;‖ et, là-bas sous la nue,Vénus en souriant‖ agite son flambeau.Oh ! Laissez-moi bondir,‖ moi dont l’âme est brisée,Sous ces feuillages verts‖ où palpitent les nids !J’aime dans mes cheveux‖ des gouttes de roséeEt tout autour de moi‖ l’odeur des foins jaunis !
Qui de nous, qui de nous‖ n’a gardé dans son âme,Chaste et dernier trésor‖ du coeur désenchanté,Le reflet d’un beau soir‖ et le nom d’une femme,Un amour à vingt ans‖ par une nuit d’été ?Ne vous souvient-il pas‖ qu’elle était jeune et belle,Que son collier sonnait‖ sur son col onduleux,Que l’écharpe à son dos‖ frissonnait comme une aile,Et que de longs cils noirs‖ ombrageaient ses yeux bleus ?Ne vous souvient-il pas‖ qu’en montant les collines,Sa main sur votre main‖ doucement s’appuyait,Et que son sein tremblait‖ sous les dentelles finesComme un oiseau farouche‖ en son nid inquiet ?Ne vous souvient-il pas‖ des marguerites blanches,Oracles odorants‖ effeuillés sous vos doigts,Et des merles malins‖ qui, blottis sous les branches,Au bruit de vos baisers‖ s’éveillaient dans les bois ?Oh ! N’entendez-vous pas,‖ quand tout dort sous la nue,De sa voix près de vous‖ frémir encor le son ?…Elle vient, elle vient‖ par la longue avenue,Et l’écho du rocher‖ répète sa chanson.Sur le noir de la nuit,‖ sa robe se détache ;Incertaine, elle écoute‖ et se penche en rêvant ;Et son front, tour à tour,‖ se dévoile ou se cacheSous ses cheveux épars‖ que soulève le vent.Regardez : c’est l’amour,‖ c’est l’espoir, c’est la vie !C’est le bonheur réel‖ loin de vous emporté,C’est la blonde jeunesse‖ et tout ce qu’on envieVous souriant encor‖ dans un rêve enchanté.C’est ce qu’apporte à ceux‖ qui dorment sous la terreLe souffle des forêts,‖ des ondes et des fleurs,Ce que l’oiseau gazouille‖ au cyprès solitaire,Ce que l’essaim bourdonne‖ au pied du saule en pleurs ;Oh ! Ce qui fait parfois‖ que, sous la lune sombre,Des antiques linceuls‖ s’agitent les lambeaux,Et que les morts jaloux‖ vont soulevant dans l’ombre,De leurs bras décharnés,‖ la pierre des tombeaux.
1847.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 12[abab]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a sonore / s’évapore féminine, classiqueb gazon / l’horizon masculine, classiquea étendue / nue féminine, classiqueb l’eau / flambeau masculine, classiquea brisée / rosée féminine, classiqueb nids / jaunis masculine, classiquea âme / femme féminine, classiqueb désenchanté / d’été masculine, classiquea belle / aile féminine, classiqueb onduleux / bleus masculine, classiquea collines / fines féminine, classiqueb s’appuyait / inquiet masculine, classiquea blanches / branches féminine, classiqueb doigts / bois masculine, classiquea nue / avenue féminine, classiqueb son / chanson masculine, classiquea détache / cache féminine, classiqueb rêvant / vent masculine, classiquea vie / envie féminine, classiqueb emporté / enchanté masculine, classiquea terre / solitaire féminine, classiqueb fleurs / pleurs masculine, classiquea sombre / l’ombre féminine, classiqueb lambeaux / tombeaux masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
48 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Dernières chansons, Paris, M. Levy, 1872· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources