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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies. festons et astragales, 1859

Clair de lune

Louis Bouilhet· strophes variées, octosyllabes et alexandrins, 96 vers

A MON AMI A. PIGNY

I

Soulevant le rideau des ombres,La pâle lune, lentement,Des fleuves noirs aux forêts sombresÉtale son rayonnement.

Et sur le vert tapis des moussesOù la nuit épand sa fraîcheur,On sent planer deux choses douces.La solitude et la blancheur,

Jour timide, aube solitaireQui nous console du soleil ;Baiser pur effleurant la terreSans interrompre son sommeil !

Plus d’oiseaux, la biche est couchée,Le flot, à peine, ose frémir ;On dirait une sœur penchéeQui regarde sa sœur dormir !

Et si la brise familièreÉcarte les rameaux discrets,On voit des gouttes de lumièreTrembler aux feuilles des forêts.

Tandis qu’ouvrant, au bord des grèves,Son noir calice où dort l’amour,S’épanouit la fleur des rêves,Qui se fane quand vient le jour !

II

Et pourtant, ô lueur,‖ ô caresse, ô mystère,Sourire étincelant‖ que reflètent les eaux,Silences argentés‖ de la nuit solitaireQui flottez comme un voile‖ aux pointes des roseaux,

Grâce des monts, douceur‖ des horizons énormes,Blanc duvet de colombe,‖ au dos des mers jeté,O splendeurs !… vous tombez‖ des régions difformesD’où le regard de Dieu‖ s’écarte épouvanté !

C’est un monde effrayant‖ plein de visions mornes,Qu’un cratère éternel‖ a fait rugueux et noir.Là, des déserts sans fin‖ suivent des mers sans bornes,Comme la lassitude,‖ après le désespoir !…

Aucun pas n’a marqué‖ ces plaines désolées,Ou, si l’être s’obstine‖ et s’y veut hasarder,C’est quelque peuple affreux‖ grouillant dans les valléesQui nous ferait mourir,‖ rien qu’à nous regarder !

Comme un lépreux qui râle,‖ étendu sur sa claie,La nature enchaînée‖ à ce sombre universAu pied des monts géants,‖ pleure, et, par chaque plaie,Va roulant sa sanie‖ au noir égout des mers !

Et peut-être, ô terreur,‖ quand du haut de la nue,La nuit verse sur nous‖ le silence et la paix,

La planète que ronge‖ une angoisse inconnuePousse un long cri de mort‖ qu’on n’entendra jamais !

III

Le poëte, en ses mains hardies,Prend son grand luth, et de ses doigtsTombent des larges mélodiesSur les sept cordes à la fois !

C’est une musique superbeOù résonne tout l’univers,Depuis la chanson du brin d’herbe,Jusqu’au dithyrambe des mers.

La nature écoute, saisie…Et, comme un ruisseau de cristal,Descend la douce poésieDes sommets bleus de l’idéal,

Tandis qu’en bas de joyeux groupesÉtendus sur la berge en fleurs,Boivent, en y plongeant leurs coupes,L’oubli du monde et des douleurs !

Seule, au balcon que l’oiseau frise,La vierge, sous ses rideaux blancs,Croit entendre, au loin, dans la brise,La sérénade des galants,

Et rêve, avec de molles poses,A celui qui, chantant pour eux,Donne plus de parfums aux rosesEt plus d’amour aux amoureux !

IV

Et pourtant, ô tendresse,‖ ô délire, ô cantiques,Hymnes qui du grand ciel‖ savez faire le tour,Poëmes qui chantez‖ avec des voix antiquesL’éternelle jeunesse‖ et l’éternel amour,

Ballades, secouant‖ le tambourin des rimes,Strophes, mètres dansants,‖ sonnets d’espoir chargés,O transports !… Vous tombez,‖ malgré vos cris sublimes,Des cœurs les plus perdus‖ et les plus ravagés !

Là hurlent des désirs‖ qui n’auront pas leur proie,Là, saignent des douleurs‖ qui se cachent au jour,Là, sur toute croyance,‖ incessamment tournoieLe doute, oiseau des nuits,‖ maigre comme un vautour !

Partout, le ciel de plomb,‖ partout, le sable aride,Pas une source fraîche,‖ aux haltes du chemin,Si l’on y voit germer‖ quelque oasis timide,Le simoun, en passant,‖ l’emportera demain !

Nul pas n’a mesuré‖ ces vastes solitudesDont un sphinx éternel‖ garde le seuil poudreux,Tandis qu’au fond, dressant‖ leurs mornes attitudes,Les souvenirs muets‖ se regardent entre eux !

Et cet écho charmant‖ d’où tant de joie émane,Qu’il fait rêver du ciel‖ les peuples attroupés,C’est ton grelot qui tinte,‖ ô sombre caravane,Des désirs haletants‖ et des espoirs trompés !…

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
24[abab]
Mètre
Octosyllabes et alexandrins (48 de 8, 48 de 12)· profil 8, 6+6
Mots à la rime
a ombres / sombres féminine, classiqueb lentement / rayonnement masculine, classiquea mousses / douces féminine, classiqueb fraîcheur / blancheur masculine, classiquea solitaire / terre féminine, classiqueb soleil / sommeil masculine, classiquea couchée / penchée féminine, classiqueb frémir / dormir masculine, classiquea familière / lumière féminine, classiqueb discrets / forêts masculine, classiquea grèves / rêves féminine, classiqueb l’amour / jour masculine, classiquea mystère / solitaire féminine, classiqueb eaux / roseaux masculine, classiquea énormes / difformes féminine, classiqueb jeté / épouvanté masculine, classiquea mornes / bornes féminine, classiqueb noir / désespoir masculine, classiquea désolées / vallées féminine, classiqueb hasarder / regarder masculine, classiquea claie / plaie féminine, classiqueb univers / mers masculine, classiquea nue / inconnue féminine, classiqueb paix / jamais masculine, classiquea hardies / mélodies féminine, classiqueb doigts / fois masculine, classiquea superbe / d’herbe féminine, classiqueb l’univers / mers masculine, classiquea saisie / poésie féminine, classiqueb cristal / l’idéal masculine, classiquea groupes / coupes féminine, classiqueb fleurs / douleurs masculine, classiquea frise / brise féminine, classiqueb blancs / galants masculine, classiquea poses / roses féminine, classiqueb eux / amoureux masculine, classiquea cantiques / antiques féminine, classiqueb tour / amour masculine, classiquea rimes / sublimes féminine, classiqueb chargés / ravagés masculine, classiquea proie / tournoie féminine, classiqueb jour / vautour masculine, classiquea aride / timide féminine, classiqueb chemin / demain masculine, classiquea solitudes / attitudes féminine, classiqueb poudreux / eux masculine, classiquea émane / caravane féminine, classiqueb attroupés / trompés masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

96 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies. festons et astragales, Paris, LIBRAIRIE NOUVELLE, 1859· numérisation gallica.bnf.fr· Sources