Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La fleur d’or, 1874· Livre huitième A paris

Le Livre des Conseils

Auguste Brizeux· tercets, alexandrins, 129 vers

I

DES ennuis maladifs‖ qui troublent ton printemps,Oui, je veux te guérir,‖ toi, dont tous les instantsL’un à l’autre ajoutés‖ ne feraient pas vingt ans !

Mais cette jeunesse âpre‖ et jamais assouvie,Si le miel ne sature‖ à grands flots son envie,Blasphème le bonheur‖ et doute de la vie.

Et cependant ta mère,‖ en t’offrant au saint lieu,Sur ton front vit tracer‖ ce nom vivant de Dieu,Qui jusqu’au dernier soir‖ brille en lettres de feu.

Il faut un frein d’acier‖ au coursier qui s’effare,Des signaux au navire,‖ aux limiers la fanfare ;Dieu pour nous est le frein,‖ la trompette et le phare.

Voyageur éclairé‖ par le signe chrétien,Va donc sans trop attendre‖ et sans demander rien,Contenu dans le mal,‖ excité dans le bien.

Déjà t’appelle au loin‖ quelque rêve d’épouse,Un enfant, gai chevreau‖ courant sur la pelouse.Et la patrie aussi,‖ cette mère jalouse…

Oui, si j’avais un fils,‖ cher et pieux trésor,Je l’instruirais aussi,‖ lorsque ses cheveux d’orCouvriraient ce front jeune‖ et virginal encor.

Nul n’a versé sur moi‖ les fruits de la sagesse,Moi-même j’amassai‖ ma tardive richesse :Ce peu que j’ai, du moins‖ j’en veux faire largesse.

Je ne compterai plus‖ mes ennuis et mes pleurs,Si parfois ma pensée‖ a fécondé les cœurs,Si ceux qui m’ont connu‖ sont devenus meilleurs.

Ainsi, continuant‖ sur ce nombre ternaire,Rythme bardique éclos‖ au fond du sanctuaire,J’instruirai jusqu’au bout‖ ce fils imaginaire.

II

Quel est donc le parfum‖ de ces brises d’avril,Qu’en idée aspirant‖ les lilas du courtil,À peine de la pluie‖ un jour nous souvient-il ?

Toute heure en ce lointain‖ rit et nous semble aisée,Notre jeune saison‖ pourtant mal exposéeReçut la brume froide‖ et la froide rosée.

O Jeunesse jetée‖ au coin d’un carrefour,Pour trouver ton chemin,‖ errant tout alentour,Et souvent par ton choix‖ perdue, et sans retour !

Mille sentiers mauvais‖ pour une bonne voie !Et nul pour avertir‖ celui qui se fourvoie,En disant : C’est par là‖ que le Seigneur t’envoie.

Pour lors, « Fais ce que dois,‖ advienne que pourra ! »Et va par le sentier‖ que ton cœur te montra :Du plus fort bien souvent‖ tout le savoir est là.

Non, non, je ne peux pas‖ troubler tes jours de fête,Blanchir avant le temps‖ l’or d’une jeune tête,Mais je dis : Sois prudent‖ et préviens la tempête !

Une force sacrée‖ est déposée en toi,Ne jette pas au vent‖ ce qu’envîrait un roi ;Augmente ton dépôt‖ tel qu’un croyant sa foi.

Joyeux comme ton âge,‖ et gai comme tes frères,Suis d’un pas mesuré‖ leurs courses téméraires,À de libres élans‖ joins des pensers austères.

Tout aux instincts naïfs,‖ ne crains pas de savoir.L’impassible science‖ est pour l’homme un devoir.En face du danger‖ il faut périr ou voir.

III

La mer sous un vaisseau‖ boulait, épouvantable,Et le patron disait,‖ mettant la main au câble :« Je ne pourrai jamais‖ doubler ce banc de sable ! »

O Caps dont nous éloigne‖ un Génie irrité,Où l’homme par trois fois‖ dans sa vie est jeté,Le plus noir d’entre vous‖ a nom Virilité !

Moins sauvage en Bretagne‖ est l’exécrable baie,Le Baie-des-Trépassés,‖ blanche comme la craie.Où sur des ossements,‖ la nuit, hurle l’orfraie.

Sur vous se sont brisés‖ Byron et Raphaël,Mozart qui chantait mieux‖ que les chanteurs du ciel,Pascal, et tout sanglant‖ l’audacieux Carrel.

Équinoxe de mort‖ pour le corps et pour l’âme !Mais l’heureux passager,‖ sorti sauf de la lame,Voit le midi briller,‖ et se sèche à sa flamme.

Il entre dans le port,‖ plus triste, mais vainqueur,Vainqueur de la Sirène‖ au chant doux et moqueur,Connaissant tous les bruits‖ des orages du cœur.

Fraîches illusions,‖ adieu ! La raison pâleDésormais conduira‖ cet esprit ferme et mâle.Sillonné par la bise‖ et brûlé par le hâle.

Illusions, adieu !‖ mais, sauvage âpreté.Réactions d’un cœur‖ trop longtemps agité,N’étouffez pas en lui‖ l’heureuse aménité.

Aux autres il faut croire,‖ il faut croire à soi-même ;Pour qu’on nous aime, aimer,‖ aimer sans qu’on nous aimeAmoureux par nature,‖ amoureux par système.

S’épanouir aux vents‖ d’amour et de beauté,C’est recueillir en soi‖ l’air frais de la santé :Malheur à qui se clôt‖ dans sa félicité !

Sur la roche escarpée‖ où ta fleur est éclose,Homme heureux, ne sois pas‖ tel que l’aloès rose,Fleur amère où jamais‖ l’abeille ne se pose.

Enfin à notre faîte,‖ et si près de vieillir.N’allons pas nous corrompre‖ ou nous enorgueillir :Chair, tu n’as qu’un moment ;‖ esprit, tu peux faillir !

IV

Ah ! que fais-je ? Lassé‖ d’une si longue route.Celui que j’instruisais,‖ à peine, hélas ! m’écoute ;Avant d’aller plus loin,‖ moi-même ici je doute.

Pourtant, si le passé‖ révélait l’avenir,Un jour cueillant le fruit‖ de chaque souvenir,Je dirais sur mon seuil‖ à l’heure de finir :

Aux jeunes je fais place‖ et je sors sans envie,De loin je me complais‖ au tableau de la vie :Puissent-ils suivre mieux‖ la voie où l’on dévie !

Je n’ai plus d’espérance,‖ et j’ai quelques regrets,En repassant mes jours‖ trop souvent incomplets…Mais les sentiers sont pleins‖ d’achoppements secrets !

Dans tes prompts jugements,‖ ô jeunesse farouche,Rigoriste jeunesse !‖ — À ce terme où je touche,Le grand mot d’indulgence‖ est toujours à la bouche.

L’absolu n’est qu’au ciel.‖ Dans notre monde obscur,Tout en cherchant le beau,‖ n’espérons rien de pur.Anges, Dieu vous garda‖ pour ses palais d’azur !

Indulgence et pitié‖ pour toutes les misères,Dévoûment entouré‖ de bornes nécessaires ;La science nous dit‖ d’allier les contraires.

Le mal rôde, veillez ;‖ oui, veillez bien sur vous.Craignez les médisants,‖ les envieux, les fous,Halliers où nous perdons‖ quelque chose de nous.

Mais que votre abord franc‖ exhale un air de fête :Pareil aux anciens dieux‖ dont parle le poète,Laissez chacun rempli‖ d’une force secrète.

Équilibre partout,‖ car la vie est un art.À mon âge, on le sait,‖ mais on le sait trop tard.Laisserez-vous tomber‖ ce dire d’un vieillard ?

Mon dernier mal m’attend :‖ alors, ange docile,O résignation,‖ ouvre-moi ton asile !Avant tout, évitez‖ le désespoir stérile.

Ce monde a ses grandeurs ;‖ l’autre, plus vaste encor,À l’esprit du mourant‖ montre ses sphères d’or,Et vers l’immensité‖ décide son essor.

Versification

Forme
Tercets
Rimes
43(aaa)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
12 tercets
Mots à la rime
a printemps / instants / ans masculine, classiquea assouvie / envie / vie féminine, classiquea lieu / Dieu / feu masculine, classiquea s’effare / fanfare / phare féminine, classiquea chrétien / rien / bien masculine, classiquea d’épouse / pelouse / jalouse féminine, classiquea trésor / d’or / encor masculine, classiquea sagesse / richesse / largesse féminine, classiquea pleurs / cœurs / meilleurs masculine, classiquea ternaire / sanctuaire / imaginaire féminine, classiquea d’avril / courtil / souvient-il masculine, classiquea aisée / exposée / rosée féminine, classiquea carrefour / alentour / retour masculine, classiquea voie / fourvoie / t’envoie féminine, classiquea pourra / montra / là masculine, classiquea fête / tête / tempête féminine, classiquea toi / roi / foi masculine, classiquea frères / téméraires / austères féminine, classiquea savoir / devoir / voir masculine, classiquea épouvantable / câble / sable féminine, classiquea irrité / jeté / Virilité masculine, classiquea baie / craie / l’orfraie féminine, classiquea Raphaël / ciel / Carrel masculine, classiquea l’âme / lame / flamme féminine, classiquea vainqueur / moqueur / cœur masculine, classiquea pâle / mâle / hâle féminine, classiquea âpreté / agité masculine, classiquea aménité / beauté masculine, classiquea soi-même / aime / système féminine, classiquea santé / félicité masculine, classiquea éclose / rose / pose féminine, classiquea vieillir / enorgueillir masculine, classiquea faillir / l’avenir masculine, classiquea route / m’écoute / doute féminine, classiquea souvenir / finir masculine, classiquea envie / vie / dévie féminine, classiquea regrets / incomplets / secrets masculine, classiquea farouche / touche / bouche féminine, classiquea obscur / pur / d’azur masculine, classiquea misères / nécessaires / contraires féminine, classiquea vous / fous / nous masculine, classiquea fête / poète / secrète féminine, classiquea art / tard / vieillard masculine, classiquea docile / asile / stérile féminine, classiquea encor / d’or / essor masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

129 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de Auguste Brizeux — LA FLEUR D’OR, Paris, Alphonse Lemerre, éditeur, 1981· numérisation wikisource.org· Sources