La fleur d’or, 1874· Livre deuxième A paris
Le vieux Collège
À la mémoire de M. Sallentin
DANS une ville, en Flandre,‖ et tout près des remparts(Car un triple fossé‖ l’enclôt de toutes parts),Près des bords de la Scarpe‖ il est un vieux collège.Les cours durant deux mois‖ sont couvertes de neige ;Mais l’air de la campagne,‖ en passant sur les murs,Vous apporte, l’été,‖ l’odeur des pavots mûrs,Des trèfles, des colzas‖ et de toutes les grainesDont ces hommes du Nord‖ ensemencent leurs plaines ;Vous entendez au loin‖ les danses des faubourgs,Tout le long des remparts‖ les fifres, les tambours,Et ces odeurs, ces bruits,‖ se mêlant à l’étude,Ne sont pas sans douceur‖ dans cette solitude.
Aussi, lassé du monde,‖ un jour je voulus voirLes toits du vieux collège,‖ et la cour, le parloirOù, le cœur haletant‖ sous ce ciel de fumée,Je vins, enfant breton,‖ de ma lande embaumée :Ces lieux où j’arrivai‖ jeune et rempli d’effroi,J’y revenais chercher‖ ce qu’ils gardaient de moi.En deux jours s’accomplit‖ ce voyage facile.Aussitôt je montai‖ vers les murs de la ville ;Et là, dès le matin,‖ assis sur le gazon.Je regardai longtemps‖ notre ancienne maison.« Au-devant de la vie‖ allons avec courage,M’écriai-je ; acceptons‖ les devoirs d’un autre âge ;Que l’enfant devienne homme‖ et marche à l’avenir ;Mais de ce long trajet‖ sachons nous souvenir :Celui-là vit deux fois‖ de qui l’âme naïveDes âges tour à tour‖ garde une empreinte vive,Et sous ses blancs cheveux,‖ dans sa voix, son regard,Montre à la fois l’enfant,‖ l’homme mûr, le vieillard.Ainsi puissé-je vivre‖ et, depuis mon enfance,Joindre l’âge qui fuit‖ à l’âge qui s’avance,Dans ma pensée unir‖ ma tombe à mon berceau,Sans qu’à toute la chaîne‖ il manque un seul anneau !Quel vieillard désolé,‖ qui, fouillant dans son âme,La croyait pour jamais‖ éteinte à toute flamme,Bien loin dans sa jeunesse‖ enfin n’a retrouvéUn reste de chaleur‖ sous la cendre couvé ;D’une ancienne amitié‖ quelque vive parcelle ;Un amour tiède encore ;‖ et de leur étincelleN’a senti s’animer‖ un sang stérile et vieux,Et des éclairs de joie‖ illuminer ses yeux ? »
Moi-même, à ces pensers‖ sentant ma force accrue,Du collège en courant‖ je pris l’étroite rue ;Et bientôt j’entendais‖ les chansons du portierEt l’affreux grincement‖ des dents de son métier,Lorsque au bruit de mes pas‖ quelqu’un poussa la grille,Et je fus entouré‖ de toute la famille.Dans la loge, parmi‖ ces gens gais et dispos,Ce furent entre nous‖ bien des joyeux propos ;Pourtant j’étais pensif,‖ car midi sonnait l’heureOù les jeux animaient‖ jadis notre demeure,Et la cour restait vide,‖ et les bruyantes voix,Les cris n’éclataient plus‖ dans l’air comme autrefois.Mais, en regardant bien,‖ devant les vitres sombresJe voyais deux à deux‖ passer de grandes ombres,Des lignes se croiser‖ et des fantômes blancsDans les angles des murs‖ s’enfoncer à pas lents ;Et lorsque j’écoutais,‖ au bas de la fenêtre,Des bruits qu’on eût en vain‖ tâché de reconnaître,Des soupirs étouffés,‖ des plaintes et des touxDe moment en moment‖ s’élevaient jusqu’à nous.Troublé, j’ouvris la porte :‖ une odeur douce et fade,Telle que sur son lit‖ en exhale un malade,Me saisit tout à coup ;‖ près de me trouver mal,Je vis que le collège‖ était un hôpital !
Hideux et tout perclus,‖ courbés sur leurs béquilles,Autour des bâtiments‖ et le long des charmilles,Plus de trente vieillards,‖ usés d’âme et de corps,Silencieusement‖ erraient comme des morts ;Étendus au soleil,‖ d’autres tremblaient les fièvres,Ou cherchant un peu d’air‖ ouvraient leurs pâles lèvres ;Et d’autres, n’ayant plus‖ de force pour souffrir,Semblaient à cette place‖ être venus mourir,Si bien qu’en s’appelant‖ les deux enfants, mes guides,Que n’épouvantaient plus‖ ces figures livides,Seuls firent plus de bruit‖ dans cette triste courQue les trente vieillards‖ qui rôdaient alentour.Quelques-uns pour nous voir‖ soulevèrent la têteEt, par beaucoup d’efforts‖ redressant leur squelette,Arrêtèrent sur nous‖ un regard sans clarté,Mélange de souffrance‖ et de stupidité :Toute leur vie était‖ dans ce regard sincère ;Mais une vie, hélas !‖ si pleine de misèreQue mes vers ne pourraient‖ jamais en dire assezSur tant de maux présents,‖ sur tant de maux passés.Voilà ce qu’on voyait‖ dans cette cour étrangeEt comment, jeune encor,‖ j’appris comme tout change.
On m’ouvrit la maison.‖ En montant l’escalier,Je me mis à songer‖ à mes jours d’écolier,À cet âge où l’on rit,‖ à cet âge où l’on joue :Quand, les cheveux à l’air‖ et le feu sur la joue,Ici je grandissais,‖ et par quels habitantsNous étions remplacés‖ après si peu de temps.Le monde m’apparut‖ dans toute sa tristesse.Moi, loin de mon enfance‖ et loin de ma vieillesse.Ainsi qu’un voyageur‖ entre deux sommités,Je mesurais la vie‖ à ses extrémités ;Et, voyant tant de force‖ autrefois dépensée.De science aujourd’hui‖ sans profits amassée,Je cherchai dans mon cœur‖ ce qu’on ne pourra voirEnsemble réunis,‖ la force et le savoir.
Alors l’un des vieillards,‖ l’aumônier, sage prêtreQui d’après quelques mots‖ me devina peut-être.Me dit en souriant :‖ « Si vieillesse pouvait !— Ah ! repris-je aussitôt,‖ si jeunesse savait ! »Ainsi de ces deux mots‖ de l’humaine sagesseTous les deux nous sentions‖ la sévère justesse,Lui chargé d’un savoir‖ inutile aujourd’hui,Moi qui courais sans frein‖ au même but que lui.
Cependant, m’abreuvant‖ à cette amère source,Et d’un pas résolu,‖ je reprenais ma course,Comme quelqu’un nourri‖ de fiel et de dégoût,Mais ferme et qui s’obstine‖ à vivre jusqu’au bout ;Et, seul, je visitai‖ les études, les classes,L’endroit où l’on jouait‖ durant le temps des glaces,Et ce n’était partout‖ que sombres ateliers,Que malades errant‖ de paliers en paliers ;Les infirmiers de loin‖ montraient leur face pale,Et la maison semblait‖ en deuil et toute sale.
Après bien des détours,‖ dans un grand corridor(Dernier coin habité‖ qu’il fallait voir encor)J’arrivai : cette chambre‖ autrefois fut la mienne ;J’en reconnus la porte‖ et la serrure ancienne ;Mais au dedans, hélas !‖ on n’avait rien laissé :Mon nom sur la muraille‖ était même effacé ;Mes plus chers souvenirs,‖ mes cartes, mes estampes,Ce gracieux portrait‖ de Vierge aux belles tempes,Et qui, me souriant‖ avec sérénité,M’enseignait combien douce‖ et calme est la beauté.Tout avait disparu !‖ Dans ma chambre, ô mystère !Sans oreille et sans voix,‖ gisait un grabataire !Dans la force du mal‖ seulement ses deux yeux,Ses yeux chargés de pleurs‖ se tournaient vers les cieuxEt cherchaient une image‖ aux lambris étendue :On y voyait dans l’air‖ une croix suspendue,Et sur terre un martyr‖ à sa claie attaché,Qui regardait le Christ‖ dans le ciel bleu penché ;Or, le sang répandu‖ par la divine plaieComme un baume arrosait‖ le martyr sur sa claie,Et le front de l’apôtre‖ et le front du Sauveur,Tous deux resplendissaient‖ d’amour et de ferveur.O malheureux perclus,‖ vieillard sans espérance,C’était là ton recours‖ dans ta longue souffrance !Comme le saint martyr,‖ toi, cloué sur tes draps,Tu voulais voir le Christ‖ qui te tendait les bras !Par tes sourds râlements,‖ par tes larmes sans doute.Du sang miraculeux‖ tu cherchais une goutte ;Et tu disais : « Seigneur,‖ penchez-vous par ici !Jésus, ayez pitié‖ de moi, je souffre aussi ! »
Assez, assez de cris,‖ de tortures, de larmes !Laissons venir le sort,‖ à présent j’ai mes armes.Sortons de cette chambre !‖ Assez, assez de pleurs !L’âme mûrit bien vite‖ à ces grandes douleurs.
Ainsi de ce collège‖ où commença ma vie,Pour la seconde fois‖ je faisais ma sortie ;Mais j’avais l’air plus grave‖ et le pied moins léger.Car je ne rentrais plus‖ au monde en étranger.
La douleur ! voilà donc.‖ Seigneur, le joug suprêmeOù celui qui vous hait‖ et celui qui vous aimePassent également ;‖ et vos plus chers élusSont ceux que votre main,‖ dit-on, courbe le plus.Pourtant, grâce. Seigneur !‖ Je saurais mal connaître,Au bras qui sans pitié‖ nous poursuit, un doux maître.La douleur, ô mon Dieu,‖ quand elle vient sur moi,Me remplit de surprise‖ aussi bien que d’effroi ;Toujours, quand reparaît‖ son spectre, je m’étonne ;Si ma tête s’incline‖ au bruit du ciel qui tonne,La clarté d’un beau jour‖ m’attire vers les cieux,Et je me sens meilleur‖ lorsque je suis heureux.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 85((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 11 distiques
- Mots à la rime
- a remparts / parts masculine, classiqueb collège / neige féminine, classiquea murs / mûrs masculine, classiqueb graines / plaines féminine, classiquea faubourgs / tambours masculine, classiqueb l’étude / solitude féminine, classiquea voir / parloir masculine, classiqueb fumée / embaumée féminine, classiquea d’effroi / moi masculine, classiqueb facile / ville féminine, classiquea gazon / maison masculine, classiqueb courage / âge féminine, classiquea l’avenir / souvenir masculine, classiqueb naïve / vive féminine, classiquea regard / vieillard masculine, classiqueb enfance / s’avance féminine, classiquea berceau / anneau masculine, classiqueb âme / flamme féminine, classiquea retrouvé / couvé masculine, classiqueb parcelle / étincelle féminine, classiquea vieux / yeux masculine, classiqueb accrue / rue féminine, classiquea portier / métier masculine, classiqueb grille / famille féminine, classiquea dispos / propos masculine, classiqueb l’heure / demeure féminine, classiquea voix / autrefois masculine, classiqueb sombres / ombres féminine, classiquea blancs / lents masculine, classiqueb fenêtre / reconnaître féminine, classiquea toux / nous masculine, classiqueb fade / malade féminine, classiquea mal / hôpital masculine, classiqueb béquilles / charmilles féminine, classiquea corps / morts masculine, classiqueb fièvres / lèvres féminine, classiquea souffrir / mourir masculine, classiqueb guides / livides féminine, classiquea cour / alentour masculine, classiqueb tête / squelette féminine, classiquea clarté / stupidité masculine, classiqueb sincère / misère féminine, classiquea assez / passés masculine, classiqueb étrange / change féminine, classiquea l’escalier / d’écolier masculine, classiqueb joue féminine, classiquea habitants / temps masculine, classiqueb tristesse / vieillesse féminine, classiquea sommités / extrémités masculine, classiqueb dépensée / amassée féminine, classiquea voir / savoir masculine, classiqueb prêtre / peut-être féminine, classiquea pouvait / savait masculine, classiqueb sagesse / justesse féminine, classiquea aujourd’hui / lui masculine, classiqueb source / course féminine, classiquea dégoût / bout masculine, classiqueb classes / glaces féminine, classiquea ateliers / paliers masculine, classiqueb pale / sale féminine, classiquea corridor / encor masculine, classiqueb mienne / ancienne féminine, classiquea laissé / effacé masculine, classiqueb estampes / tempes féminine, classiquea sérénité / beauté masculine, classiqueb mystère / grabataire féminine, classiquea yeux / cieux masculine, classiqueb étendue / suspendue féminine, classiquea attaché / penché masculine, classiqueb plaie / claie féminine, classiquea Sauveur / ferveur masculine, classiqueb espérance / souffrance féminine, classiquea draps / bras masculine, classiqueb doute / goutte féminine, classiquea ici / aussi masculine, classiqueb larmes / armes féminine, classiquea pleurs / douleurs masculine, classiqueb vie / sortie féminine, classiquea léger / étranger masculine, classiqueb suprême / aime féminine, classiquea élus / plus masculine, classiqueb connaître / maître féminine, classiquea moi / d’effroi masculine, classiqueb m’étonne / tonne féminine, classiquea cieux / heureux masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
170 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de Auguste Brizeux — LA FLEUR D’OR, Paris, Alphonse Lemerre, éditeur, 1981· numérisation wikisource.org· Sources