Marie, 1831
L’élégie de le Braz
Si vous laissez encor‖ les beaux genêts fleurisEt les champs de blé noir‖ pour aller à Paris,Quand vous aurez tout vu‖ dans cette grande ville,Combien elle est superbe‖ et combien elle est vile,Regrettant le pays,‖ informez-vous alorsOù du pauvre Le Brâz‖ on a jeté le corps.(son nom serait Ar-Brâz,‖ mais nous, lâches et traîtres,Nous avons oublié‖ les noms de nos ancêtres.)Et puis devant ce corps‖ brûlé par le charbonSongez comme il mourut,‖ lui simple, honnête et bon.C’est qu’il avait aussi‖ quitté son coin de terre,Sur le bord du chemin‖ sa maison solitaire,Le pré de Ker-Végan,‖ Ar-Ros, sombres coteaux :Là, rencontrant la mer,‖ le Scorf brise ses flots ;Dans le fond, le moulin‖ fait mugir son écluse,Et dès que le meunier‖ enfle sa cornemuse,Au tomber de la nuit,‖ les esprits des talus,Les noirs corriganed‖ dansent sur le palus.
— Je dirai : si la mort,‖ dans la ville muetteEt les tristes faubourgs,‖ passe sur sa charrette,Prenez entre vos mains‖ un des pans du linceul,Car le malheur de tous‖ est le malheur d’un seul ;Mais, ô bardes pieux !‖ Vous qui parmi la mousseRetrouverez un jour‖ la harpe antique et douce,Et dont le lai savant‖ répétera dans l’airLes soupirs de la lande‖ et les cris de la mer,Quand avec ses faubourgs‖ la ville est ivre et folle,Criez qu’un malheureux‖ en secret se désole ;Si vos cœurs sont souffrants,‖ vous-mêmes plaignez-vous,Car le malheur d’un seul‖ est le malheur de tous.Chantres de mon pays,‖ plaignez celui qui souffre !Paris roula Le Brâz‖ bien longtemps dans son gouffre ;Un ami le suivait‖ durant ces jours hideux :Tous deux, pour en finir,‖ s’étouffèrent tous deux. —
Non, ce n’est pas ainsi‖ que l’on meurt en Bretagne !La vie a tout son cours ;‖ ou, si le froid vous gagne,Comme une jeune plante‖ encor loin de juillet,Celle qui vous nourrit‖ autrefois de son laitS’assied à votre lit ;‖ pleurant sur son ouvrage,De la voix cependant‖ elle vous encourage ;Et lorsqu’enfin le corps‖ reste seul sur le lit,De ses tremblantes mains‖ elle l’ensevelit ;La foule, vers le soir,‖ l’emporte et l’accompagneJusques au cimetière‖ ouvert dans la campagne. —Si Le Brâz eût aimé‖ le pré de Ker-Végan,Les taillis d’alentour,‖ le Scorf et son étang,Il chanterait encor‖ sur le Ros ; ou sa mère,Mourant, l’aurait soigné‖ comme, depuis, son frère.Son corps reposerait‖ dans le bourg de Kéven,Près du mur de l’église‖ et sous un tertre fin ;Ses parents y viendraient‖ prier avant la messe,Tous les petits enfants‖ y lutteraient sans cesse.Étendu dans sa fosse,‖ il entendrait leur bruit,Et les corriganed‖ y danseraient la nuit.
Oh ! Ne quittez jamais‖ le seuil de votre porte !Mourez dans la maison‖ où votre mère est morte !Voilà ce qu’à Paris‖ avait déjà chantéUn poète inconnu‖ qu’on n’a pas écouté.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 29((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 4 distiques
- Mots à la rime
- a fleuris / Paris masculine, classiqueb ville / vile féminine, classiquea alors / corps masculine, classiqueb traîtres / ancêtres féminine, classiquea charbon / bon masculine, classiqueb terre / solitaire féminine, classiquea coteaux / flots masculine, classiqueb écluse / cornemuse féminine, classiquea talus / palus masculine, classiqueb muette / charrette féminine, classiquea linceul / seul masculine, classiqueb mousse / douce féminine, classiquea l’air / mer masculine, classiqueb folle / désole féminine, classiquea plaignez-vous / tous masculine, classiqueb souffre / gouffre féminine, classiquea hideux / deux masculine, classiqueb Bretagne / gagne féminine, classiquea juillet / lait masculine, classiqueb ouvrage / encourage féminine, classiquea lit / l’ensevelit masculine, classiqueb l’accompagne / campagne féminine, classiquea Ker-Végan / étang masculine, non classiqueb mère / frère féminine, classiquea Kéven / fin masculine, classiqueb messe / cesse féminine, classiquea bruit / nuit masculine, classiqueb porte / morte féminine, classiquea chanté / écouté masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
58 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Marie, Garnier,Paris, 1910· numérisation FRANTEXT· Sources