Marie, 1831
Les Batelières de l’Odet
De mon dernier voyage‖ écoutez un récit !À de frais souvenirs‖ le présent s’adoucit :Je côtoyais l’Odet,‖ lorsqu’une batelièreDoucement m’appela‖ du bord de la rivière.
Si vous voulez, jeune homme,‖ aller à Loc-Tûdi,Voici que nous partons‖ toutes quatre à midi.Entrez, nous ramerons,‖ et vous tiendrez la barre ;Ou, si vous aimez mieux,‖ avant que l’on démarre,Vous promener encor‖ sur les ponts de Kemper,Nous attendrons ici‖ le reflux de la merEt le lever du vent ;‖ puis avec la marée,Ce soir dans Benn-Odet‖ nous ferons notre entrée.
Jeune fille, à midi‖ tous cinq nous partirons,Mais vous tiendrez la barre‖ et moi les avirons.Au bourg de Loc-Tûdi‖ je connais un saint prêtre ;Enfants, nous avons eu‖ longtemps le même maître ;Aujourd’hui je recours‖ à son sage entretien ;Sans vous dire son nom‖ vous le devinez bien.À vous de me guider‖ à ce pèlerinage,Car pour vous, jeune fille,‖ on ferait le voyage.De grâce, mettez-moi‖ parmi vos matelots :Je n’aime plus la terre‖ et n’aime que les flots.
À l’heure de midi‖ nous étions en rivière.Barba, la plus âgée,‖ assise sur l’arrière,Tenait le gouvernail ;‖ à ma gauche Tina,Celle qui de sa voix‖ si fraîche m’entraîna ;Deux autres devant nous,‖ dont l’une, blanche et grandeMe fit d’abord songer‖ aux filles de l’Irlande,Car les vierges d’Eir-Inn‖ et les vierges d’ArvorSont des fruits détachés‖ du même rameau d’or.
Donc, leur poisson vendu,‖ les quatre batelièresEn ramant tour à tour‖ regagnaient leurs chaumières,Rapportant au logis,‖ du prix de leur poisson,Fil, résine et pain frais,‖ nouvelle cargaison.La rivière était dure‖ et par instants les lamesMalgré nous dans nos mains‖ faisaient tourner les rames.Nous louvoyons longtemps‖ devant Loc-Maria.Cependant nous doublons‖ Lann-éron, et déjàSaint-Cadô, des replis‖ de sa noire vallée,Épanche devant nous‖ sa rivière salée.À côté de Tina‖ quel plaisir de ramerEt de céder près d’elle‖ aux houles de la mer !
La vieille le vit bien :‖ « cette fois, cria-t-elle,Tu tiens un amoureux,‖ Corintina, ma belle !— Oui-da, lui répondis-je,‖ et mieux qu’un amoureux :Qui serait son mari‖ pourrait se dire heureux. »L’aimable enfant rougit‖ (car déjà nos deux âmesSuivaient, comme nos corps,‖ le mouvement des rames).Et l’irlandaise aussi,‖ dans le fond du canot,Nous sourit doucement‖ mais sans dire un seul mot.« Çà, repartit la vieille,‖ écoutez ! J’ai cinq filles,Aussi blondes que vous,‖ toutes les cinq gentilles ;Venez les voir. — non, non !‖ Je n’en ai plus besoin.Pour trouver mes amours‖ je n’irai pas si loin. »
Or, sachez-le, Tina,‖ la jeune cornouaillaise,Forte comme à vingt ans,‖ est mince comme à treize,Et jamais je n’ai vu,‖ d’Edern à Saint-Urien,Dans l’habit de Kemper‖ corps pris comme le sien.« Ainsi, continuai-je,‖ en abordant à terre,Tina, je vous conduis‖ tout droit chez votre mère,De là chez le curé.‖ Jeune fille, irons-nous ? »Et Tina répondit :‖ « je ferai comme vous. »
Mais Barba : « pourquoi rire‖ avec cette promesse ?Si demain à Tûdi‖ vous entendez la messe,Vous verrez dans le chœur‖ un officier du roiDont la femme a porté‖ des coiffes comme moi.— Mes lèvres et mon cœur‖ ont le même langage,Brave femme, et je puis‖ vous nommer un villageOù l’on sait si mon cœur‖ à l’orgueil est enclin,Et si j’ai du mépris‖ pour les coiffes de lin.— Eh bien ! Venez chez moi,‖ vous verrez mes cinq filles,Aussi blondes que vous,‖ toutes les cinq gentilles.— Jésus dieu ! Soupira‖ Tina tout en ramant,La méchante qui veut‖ m’enlever mon amant !— Non, ma bonne ! Je veux‖ te garder au novice,Ce pauvre Efflam qui meurt‖ d’amour à ton service. »D’un ton moitié riant‖ et moitié sérieuxAinsi nous conversions,‖ et par instants mes yeux,De peur d’inquiéter‖ l’innocente rameuse,Suivaient dans ses détours‖ la côte âpre et brumeuse ;Ou, pensif, j’écoutais‖ les turbulentes voixDe la mer, qui, grondant,‖ s’agitant à la fois,Semblait loin de l’Odet‖ gémir comme une amante,Et vers son fleuve aimé‖ s’avançait bouillonnante.
Mais devant Benn-Odet‖ nous étions arrivés :Là nos heureux projets,‖ en chemins soulevés,Moururent sur le bord.‖ Dans un creux des montagnesNous débarquons. La vieille,‖ emmenant ses compagnes,Me dit un brusque adieu ;‖ puis, avec son panier,Je vis Tina se perdre‖ au détour d’un sentier.
Fallait-il m’éloigner,‖ ou fallait-il la suivre ?Comment, ô destinée,‖ interpréter ton livre ?Quand faut-il écouter‖ ou combattre son cœur ?À quel point la raison‖ devient-elle une erreur ?Doutes, demi-regrets,‖ souvenirs d’un beau rêve,Qui jusqu’à Loc-Tûdi‖ me suivaient sur la grève !Surtout, retours à vous,‖ qui, là-bas, au Moustoir,Portez le nom d’un autre‖ et n’aimez qu’à le voir !Et ces divers pensers‖ de tout lieu, de tout âge,L’un par l’autre attirés,‖ m’escortaient en voyage,Plus mouvants que le sable‖ où s’enfonçaient mes pas,Que les flots près de moi‖ brisés avec fracas,Ou que les goélands‖ fuyant à mon approcheEt que je retrouvais‖ toujours de roche en roche.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 52((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 10 distiques
- Mots à la rime
- a récit / s’adoucit masculine, classiqueb batelière / rivière féminine, classiquea Loc-Tûdi / midi masculine, classiqueb barre / démarre féminine, classiquea Kemper / mer masculine, classiqueb marée / entrée féminine, équivalentea partirons / avirons masculine, classiqueb prêtre / maître féminine, classiquea entretien / bien masculine, classiqueb pèlerinage / voyage féminine, classiquea matelots / flots masculine, classiqueb rivière / l’arrière féminine, classiquea Tina / m’entraîna masculine, classiqueb grande / l’Irlande féminine, classiquea d’Arvor / d’or masculine, classiqueb batelières / chaumières féminine, classiquea poisson / cargaison masculine, classiqueb lames / rames féminine, classiquea Loc-Maria / déjà masculine, classiqueb vallée / salée féminine, classiquea ramer / mer masculine, classiqueb cria-t-elle / belle féminine, classiquea amoureux / heureux masculine, équivalenteb âmes / rames féminine, classiquea canot / mot masculine, classiqueb filles / gentilles féminine, classiquea besoin / loin masculine, classiqueb cornouaillaise / treize féminine, classiquea Saint-Urien / sien masculine, classiqueb terre / mère féminine, classiquea irons-nous / vous masculine, classiqueb promesse / messe féminine, classiquea roi / moi masculine, classiqueb langage / village féminine, classiquea enclin / lin masculine, classiquea ramant / amant masculine, classiqueb novice / service féminine, classiquea sérieux / yeux masculine, classiqueb rameuse / brumeuse féminine, classiquea voix / fois masculine, classiqueb amante / bouillonnante féminine, classiquea arrivés / soulevés masculine, classiqueb montagnes / compagnes féminine, classiquea panier / sentier masculine, classiqueb suivre / livre féminine, classiquea cœur / erreur masculine, classiqueb rêve / grève féminine, classiquea Moustoir / voir masculine, classiqueb âge / voyage féminine, classiquea pas / fracas masculine, classiqueb approche / roche féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
104 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Marie, Garnier,Paris, 1910· numérisation FRANTEXT· Sources