Marie, 1831
Marie (11)
Paris m’avait glacé‖ par deux grands mois de pluie :Alors, comme au soleil‖ un jeune oiseau s’essuie,Je m’enfuis vers Marseille,‖ opulente cité,Et dans tout son bonheur‖ j’y retrouvai l’été.Le golfe étincelait,‖ et son odeur salineM’arrivait mollement‖ jusques à la collineOù, fatigué du bruit‖ des chantiers et du port,Parmi des arbrisseaux‖ je pensais à mon sort.« Que cette terre est chaude,‖ et que ce soleil brille !Disais-je ; mais où sont‖ mes amis, ma famille ? »Et voilà que mon cœur‖ retourne vers Paris,Et puis m’emporte au loin‖ sous le ciel morne et grisDe mon pays natal :‖ la bruyère est déserte ;Sur les rocs du Poull-Dû‖ la vague roule verte ;Chaque porte est fermée ;‖ et l’on entend mugirL’horrible vent de l’ouest‖ aux angles du men-hîr.
Oui, Dieu veille sur nous !‖ Tandis que dans mes rêvesJe retrouvais ainsi‖ ma province et ses grèves,Et que, de lieux en lieux,‖ errant sans le savoir,Ma pensée arrivait‖ d’elle-même au Moustoir,Au tournant d’une allée,‖ à travers quelques branches,Je vis sur le ciel clair‖ flotter des coiffes blanches,Et monter haletante, et le front tout en eau,Une fille portant‖ les modes d’Arzannô ;Derrière elle un marin‖ venait tenant un cierge,Et du fort-de-la-garde‖ ils allaient voir la vierge.Ah ! Lequel dut sentir‖ un bonheur plus subit,Moi, quand elle passa‖ sous son étrange habit,Elle, quand, sur la route‖ écartant les broussailles,Je lui criais bonjour‖ en langue de Cornouailles ?Le marin s’arrêta :‖ « Suzic, entendez-vous ?Un homme du pays‖ a parlé près de nous ! »Je descendis vers eux.‖ Il était de ma ville ;Son brick au premier vent‖ repartait chargé d’huile ;Sa femme le suivait‖ sur mer, dans ses longs cours,Avec son corset bleu‖ tout bordé de velours,Ses coiffes qu’il aimait ;‖ telle qu’un jeune mousse,La nuit, elle chantait‖ à bord d’une voix douce ;Et, l’écoutant chanter,‖ lui se croyait encorÀ l’ancre, dans les eaux‖ profondes de l’Armor.« Ces gens-ci, me dit-il,‖ admirent son costume,Mais c’est ainsi chez nous :‖ tel bourg, telle coutume ;Nos filles de la côte‖ ont des vêtements noirs ;Sur les coiffes, ailleurs,‖ on place des miroirs. »Durant ces mots, voyant‖ ce front mâle et sévère,Ces gestes de marin,‖ je songeais à mon père.Il reprit : « nous avons‖ des crêpes, du lait doux :Venez nous voir à bord‖ et causer avec nous. »
Ô Marseille ! Voilà‖ comme en ton port antiqueJe vis, bien triste un jour,‖ venir mon Armorique ;Et lorsque cette femme‖ apparut devant moi,Comme mon cœur s’emplit‖ d’une si grande foi,Et se laisse si bien‖ prendre à sa rêverie,Que, rendant grâce à Dieu,‖ je me dis : « c’est MarieÔ Marseille ! Chez toi,‖ pour ce bon souvenir,Et pour d’autres encor,‖ je voudrais revenir !Ta campagne est brûlée,‖ et sur tes monts de craieIl n’est point d’herbe humide‖ ou de châtaigneraie ;Mais la mer d’Orient‖ te baigne de ses flots ;Tes deux quais sont couverts‖ de joyeux matelots ;J’aime tes vieux bergers‖ et les troupeaux de chèvresAux bassins de Meilhan‖ le soir trempant leurs lèvres ;Enfin dans tes murs grecs‖ si j’invoquais Platon,Des amis m’écoutaient‖ volontiers, moi breton ;Ma race aux longs cheveux‖ est fille de l’Asie,Et la lande a gardé‖ la fleur de poésie.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 33((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 3 distiques
- Mots à la rime
- a pluie / s’essuie féminine, classiqueb cité / l’été masculine, classiquea saline / colline féminine, classiqueb port / sort masculine, classiquea brille / famille féminine, classiqueb Paris / gris masculine, classiquea déserte / verte féminine, classiqueb mugir / men-hîr masculine, classiquea rêves / grèves féminine, classiqueb savoir / Moustoir masculine, classiquea branches / blanches féminine, classiqueb eau / d’Arzannô masculine, classiquea cierge / vierge féminine, classiqueb subit / habit masculine, classiquea broussailles / Cornouailles féminine, classiqueb entendez-vous / nous masculine, classiquea ville / d’huile féminine, classiqueb cours / velours masculine, classiquea mousse / douce féminine, classiqueb encor / l’Armor masculine, classiquea costume / coutume féminine, classiqueb noirs / miroirs masculine, classiquea sévère / père féminine, classiqueb doux / nous masculine, classiquea antique / Armorique féminine, classiqueb moi / foi masculine, classiquea rêverie / Marie féminine, classiqueb souvenir / revenir masculine, classiquea craie / châtaigneraie féminine, classiqueb flots / matelots masculine, classiquea chèvres / lèvres féminine, classiqueb Platon / breton masculine, classiquea l’Asie / poésie féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
66 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Marie, Garnier,Paris, 1910· numérisation FRANTEXT· Sources