Marie, 1831
Marie (3)
Humble et bon vieux curé‖ d’Arzannô, digne prêtre,Que tel je respectais,‖ que j’aimais comme maître,Pour occuper tes jours,‖ si pleins, si réguliers,N’as-tu plus près de toi‖ tes pauvres écoliers ?Hélas ! Je fus l’un d’eux !‖ Dans ma douleur présente,J’aime à me rappeler‖ cette vie innocente ;Leurs noms, je les sais tous :‖ Albin, élo, Daniel,Alan Du Bourg De Scaer,‖ Ives De Ker-Ihuel,Tous jeunes paysans‖ aux costumes étranges,Portant de longs cheveux‖ flottants, comme les anges.Oh ! Je pleurai d’abord‖ longtemps et je gémis :Pour la première fois‖ je voyais mes amis,Pour la première fois‖ je quittais mes deux mères ;D’abord je répandis‖ bien des larmes amères.Le travail arriva‖ qui sut tout adoucir ;Le travail ! Mon effroi !‖ Bientôt fit mon plaisir.Le premier point du jour‖ nous éveillait : bien vite,La figure lavée,‖ et la prière dite,Chacun gagnait sa place ;‖ et sur les grands paliers,Dans les chambres, les cours,‖ le long des escaliers,En été dans les foins,‖ couchés sous la verdure,C’était tout le matin,‖ c’était un long murmure,Comme les blancs ramiers‖ autour de leurs maisons,D’écoliers à mi-voix‖ répétant leurs leçons,Puis la messe, les jeux ;‖ et, les beaux jours de fête,Des offices sans fin‖ chantés à pleine tête.
Aujourd’hui que mes pas‖ négligent le saint lieu,Sans culte, et cependant‖ plein de désir vers Dieu,De ces jours de ferveur,‖ oh ! Vous pouvez m’en croire,L’éclat lointain réchauffe‖ encore ma mémoire,Le psaume retentit‖ dans mon âme, et ma voixRetrouve quelques mots‖ des versets d’autrefois.Jours aimés ! Jours éteints !‖ Comme un jeune lévite,Souvent j’ai dans le chœur‖ porté l’aube bénite,Offert l’onde et le vin‖ au calice, et, le soir,Aux marches de l’autel‖ balancé l’encensoir.Cependant tout un peuple‖ à genoux sur la pierre,Parmi les flots d’encens,‖ les fleurs et la lumière,Femmes, enfants, vieillards,‖ hommes graves et mûrs,Tous dans un même vœu,‖ tous avec des cœurs purs,Disaient le dieu des fruits‖ et des moissons nouvelles,Qui darde ses rayons‖ pour sécher les javelles,Ou quelquefois permet‖ aux fléaux souverainsDe faucher les froments‖ et d’emporter les grains ;Les voix montaient, montaient !‖ Moi, penché sur mon livre,Et pareil à celui‖ qu’un grand bonheur enivre,Je tremblais, de longs pleurs‖ ruisselaient de mes yeux ;Et, comme si Dieu même‖ eût dévoilé les cieux,Introduit par sa main‖ dans les saintes phalanges,Je sentais tout mon être‖ éclater en louanges,Et, noyé dans des flots‖ d’amour et de clarté,Je m’anéantissais‖ devant l’immensité !Je fus poète alors !‖ Sur mon âme embraséeL’imagination‖ secoua sa rosée,Et je reçus d’en haut‖ le don intérieurD’exprimer par des chants‖ ce que j’ai dans le cœur.
Il est dans nos cantons,‖ ô ma chère Bretagne !Plus d’un terrain fangeux,‖ plus d’une âpre montagne :Là, de tristes landiers‖ comme nés au hasard,Où l’on voit à midi‖ se glisser le lézard ;Puis un silence lourd,‖ fatigant, monotone ;Nul oiseau dont la voix‖ vous charme et vous étonne,Mais le grillon qui court‖ de buisson en buisson,Et toujours vous poursuit‖ du bruit de sa chanson.Dans nos cantons aussi,‖ lointaines, isolées,Il est de claires eaux‖ et de fraîches vallées,Et d’épaisses forêts,‖ et des bosquets de buis,Où le gibier craintif‖ trouve de sûrs réduits.Enfant, j’ai traversé‖ plus d’un fleuve à la nage,Ravi sa dure écorce‖ à plus d’un houx sauvage,Et sur les chênes verts,‖ de rameaux en rameaux,Visité dans leurs nids‖ les petits des oiseaux.En Armorique enfin,‖ de Tréguier jusqu’à Vannes,Il est dans nos cantons‖ de jeunes paysannes,Habitantes des bois‖ ou bien du bord des mers,Toutes belles ; leurs dents‖ sont blanches, leurs yeux clairs ;Et dans leurs vêtements‖ variés et bizarresRespirent je ne sais‖ quelles grâces barbares ;Et si, dans les ardeurs‖ d’un beau mois de juillet,Haletant, vous entrez‖ et demandez du lait,Et que, pour vous servir,‖ quelques-unes d’entre ellesViennent, comme toujours‖ simples et naturelles,S’accoudant sur la table‖ et causant avec vous,Ou, pour filer, ployant‖ à terre les genoux,Vous croyez voir, ravi‖ de ces façons naïvesEt de tant de blancheur‖ sous des couleurs si vives,La fille de l’El-Orn,‖ caprice d’un follet,Ou la fée aux yeux bleus‖ qui dans l’âtre filait.
Amour ! Religion !‖ Nature ! à mon aurore,Ainsi vous m’appeliez‖ de votre voix sonore !Et comme un jeune faon,‖ qui court, à son réveil,Aux lisières des bois‖ saluer le soleil,Brame en voyant au ciel‖ la lumière sacrée,Et, le reste du jour‖ errant sous la fourrée,Le soir aspire encor‖ de ses larges naseauxLes feux qui vont mourir‖ dans la fraîcheur des eaux,Amour ! Religion !‖ Nature ! Ainsi mon âmeAspira les rayons‖ de votre triple flamme ;Et, dans ce monde obscur‖ où je m’en vais errant,Vers vos divins soleils‖ je me tourne en pleurant,Vers celle que j’aimais‖ et qu’on nommait Marie,Et vers vous, ô mon dieu,‖ dans ma douce patrie !Oh ! Lorsqu’après deux ans‖ de poignantes douleursJe revis mon pays‖ et ses genêts en fleurs,Lorsque, sur le chemin,‖ un vieux pâtre celtiqueMe donna le bonjour‖ dans son langage antique,Quand, de troupeaux, de blés‖ causant ainsi tous deux,Vinrent d’autres bretons‖ avec leurs longs cheveux,Oh ! Comme alors, pareils‖ au torrent qui s’écoule,Mes songes les plus frais‖ m’inondèrent en foule !Je me voyais enfant,‖ heureux comme autrefois,Et, malgré moi, mes pleurs‖ étouffèrent ma voix ! …
Alors, j’ai voulu voir‖ les murs du presbytèreDont, jeune, j’ai porté‖ la règle salutaire,Et, m’avançant à l’ouest‖ par un sentier connu,Au pays des vallons‖ pensif je suis venu.
Déjà, non loin du bourg,‖ j’entrais dans cette landeQui jette vers le soir‖ une odeur de lavande,Quand, d’un étroit chemin‖ tout bordé de halliers,Près de moi descendit‖ un troupeau d’écoliers ;Leur maître les suivait‖ quelques pas en arrière,De son air souriant‖ récitant le bréviaire ;Lui seul me reconnut ;‖ cependant à mon nomJe vis dans tous les yeux‖ briller comme un rayon ;Nous causâmes : au bout‖ de cette promenade,J’étais pour les plus grands‖ un ancien camarade.
Mes amis d’autrefois,‖ aujourd’hui dispersés,Et comme moi peut-être‖ en bien des lieux froissés,Revenez comme moi‖ vers cette maison sainte !Notre jeunesse encor‖ revit dans son enceinte.Toujours même innocence‖ et même piété,Et dans l’emploi du temps‖ même variété.Le soir, comme autrefois,‖ le plus jeune vicaireSur un auteur latin‖ au curé fait la guerre ;D’un vers de l’énéide‖ on discute le sens ;César, surtout, César‖ qui dans ses bras puissantsÉtreignit l’Armorique,‖ et, frissonnant et blême,Dans les bras d’un gaulois‖ fut emporté lui-même,Sur les crins d’un coursier‖ traîné hors du combat,Et ne dut son salut‖ qu’au mépris du soldat.
Cependant la nuit tombe.‖ Enfants et domestiques,Quelques voisins, amis‖ des pieuses pratiques,S’assemblent dans la salle,‖ et leur humble oraison,Encens du cœur, s’élève‖ et remplit la maison ;Et la journée ainsi,‖ pieuse et régulière,Comme elle a commencé‖ finit dans la prière.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 73((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 8 distiques
- Mots à la rime
- a prêtre / maître féminine, classiqueb réguliers / écoliers masculine, classiquea présente / innocente féminine, classiqueb Daniel / Ker-Ihuel masculine, classiquea étranges / anges féminine, classiqueb gémis / amis masculine, classiquea mères / amères féminine, classiqueb adoucir / plaisir masculine, classiquea vite / dite féminine, classiqueb paliers / escaliers masculine, classiquea verdure / murmure féminine, classiqueb maisons / leçons masculine, classiquea fête / tête féminine, classiqueb lieu / Dieu masculine, classiquea croire / mémoire féminine, classiqueb voix / d’autrefois masculine, classiquea lévite / bénite féminine, classiqueb soir / l’encensoir masculine, classiquea pierre / lumière féminine, classiqueb mûrs / purs masculine, classiquea nouvelles / javelles féminine, classiqueb souverains / grains masculine, classiquea livre / enivre féminine, classiqueb yeux / cieux masculine, classiquea phalanges / louanges féminine, classiqueb clarté / l’immensité masculine, classiquea embrasée / rosée féminine, classiqueb intérieur / cœur masculine, classiquea Bretagne / montagne féminine, classiqueb hasard / lézard masculine, classiquea monotone / étonne féminine, classiqueb buisson / chanson masculine, classiquea isolées / vallées féminine, classiqueb buis / réduits masculine, classiquea nage / sauvage féminine, classiqueb rameaux / oiseaux masculine, classiquea Vannes / paysannes féminine, classiqueb mers / clairs masculine, classiquea bizarres / barbares féminine, classiqueb juillet / lait masculine, classiquea elles / naturelles féminine, classiqueb vous / genoux masculine, classiquea naïves / vives féminine, classiqueb follet / filait masculine, classiquea aurore / sonore féminine, classiqueb réveil / soleil masculine, classiquea sacrée / fourrée féminine, classiqueb naseaux / eaux masculine, classiquea âme / flamme féminine, classiqueb errant / pleurant masculine, classiquea Marie / patrie féminine, classiqueb douleurs / fleurs masculine, classiquea celtique / antique féminine, classiqueb deux / cheveux masculine, classiquea s’écoule / foule féminine, classiqueb autrefois / voix masculine, classiquea presbytère / salutaire féminine, classiqueb connu / venu masculine, classiquea lande / lavande féminine, classiqueb halliers / d’écoliers masculine, classiquea arrière / bréviaire féminine, classiqueb nom / rayon masculine, classiquea promenade / camarade féminine, classiqueb dispersés / froissés masculine, classiquea sainte / enceinte féminine, classiqueb piété / variété masculine, classiquea vicaire / guerre féminine, classiqueb sens / puissants masculine, classiquea blême / lui-même féminine, classiqueb combat / soldat masculine, classiquea domestiques / pratiques féminine, classiqueb oraison / maison masculine, classiquea régulière / prière féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
146 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Marie, Garnier,Paris, 1910· numérisation FRANTEXT· Sources