Marie, 1831
Marie (7)
Jamais je n’oublierai‖ cette immense bruyèreOù cheminant tous deux‖ je disais à mon frère :« Entends-tu ces regrets,‖ et combien il est douxD’avoir aimé, bien jeune,‖ une enfant comme vous ;Sur les monts, dans les prés,‖ quand tout fleurit, embaume,Ou dans l’église obscure,‖ en récitant le psaume,En face sur son banc‖ de se voir chaque jour,Le cœur plein à la fois‖ de piété, d’amour ;Les signes, les regards‖ tout chargés de mollesse ;Mille pensers troublants‖ qu’il faut dire à confesse ;Les projets d’être sage,‖ et, dès le lendemain,Un baiser qu’on se prend‖ ou qu’on donne en chemin ?Le sens-tu bien, mon frère ?‖ Et lorsqu’en harmonieDeux fois par la beauté‖ l’âme au corps est unie,Et qu’ensemble éveillés‖ notre cœur et nos sensDans un divin accord‖ résonnent frémissants,De ces jeunes amours,‖ dans le cœur le plus grave,Il reste un souvenir‖ qui pour jamais s’y grave,Un parfum enivrant‖ qu’on respire toujours,Et les autres amours‖ ne sont plus des amours. »Et cependant, pourquoi‖ ce pénible voyage ?Aujourd’hui, dans quel but ?‖ Et lorsque son imageM’est demeurée entière‖ et charmante, pourquoiTernir ce pur miroir‖ que je porte avec moi ?Un teint brûlé du hâle,‖ une tempe amaigrie,Un œil cave, est-ce là‖ mon ancienne Marie ?
C’était jour de dimanche‖ et la fête du bourg :On chantait dans l’église ;‖ et dehors, alentour,Sous le porche, la croix,‖ les ifs du cimetière,Mille gens à genoux‖ récitaient leur prière ;Parfois un grand silence,‖ et tout à coup les voixÉclataient, et couraient‖ se perdre dans le bois ;La messe terminée,‖ à grand bruit cette fouleSur la place du lieu‖ comme une mer s’écoule ;Alors appels joyeux,‖ rires et gais refrains ;Les voix des bateleurs‖ et des marchands forains,Le sonneur sur le mur‖ proclamant ses criées ;À ses bons mots sans nombre‖ éclats, folles huées ;Lui, d’un air goguenard,‖ pressait les acheteurs,Et pour un blé si beau‖ gourmandait leurs lenteurs.Dans l’auberge voisine‖ enfin l’aigre bombardeQui sonne, les binioux‖ à la voix nasillarde,Les danseurs deux à deux‖ passant comme l’éclair,Et jetant en cadence‖ un cri qui perce l’air.
Devant l’un des marchands,‖ bientôt trois jeunes fillesSe tenant par la main,‖ rougissantes, gentilles,Dans leurs plus beaux habits,‖ s’en vinrent toutes troisAcheter des rubans,‖ des bagues et des croix.J’approchai. Faible cœur,‖ ô cœur qui bats si vite,Que la peine et la joie,‖ et tout ce qui t’exciteArrive désormais,‖ puisque dans ce momentTu ne t’es pas brisé‖ sous quelque battement !— Marie ! — ah ! C’était elle,‖ élégante, parée ;De ses deux sœurs enfants,‖ sœur prudente, entourée :Belle comme un fruit mûr‖ entre deux jeunes fleurs.Le passé, le présent,‖ le sourire, les pleurs,Tout cela devant moi !‖ Qu’elles étaient riantes,Ces deux sœurs de Marie‖ à ses côtés pendantes !C’était Marie enfant ;‖ je voyais à la foisMes amours d’aujourd’hui,‖ mes amours d’autrefois,Mon ancienne Marie‖ encor plus gracieuse ;Encor son joli cou,‖ sa peau brune et soyeuse ;Légère sur ses pieds ;‖ encor ses yeux si douxTandis qu’elle sourit‖ regardant en dessous ;Et puis, devant ses sœurs‖ à la voix trop légère,L’air calme d’une épouse‖ et d’une jeune mère.
Comme elle m’observait :‖ « oh ! Lui dis-je en breton.Vous ne savez donc plus‖ mon visage et mon nom ?Maï, regardez-moi bien ;‖ car, pour moi, jeune belle,Vos traits et votre nom,‖ Maï, je me les rappelle.De chez vous bien des fois‖ je faisais le chemin.— Mon dieu, c’est lui ! » dit-elle‖ en me prenant la main.Et nous pleurions. Bientôt‖ j’eus appris son histoire :Un mari, des enfants.‖ C’était tout. Comment croireÀ ce triste roman‖ qu’ensuite je contai ?Ma mère et mon pays,‖ que j’avais tout quitté ;Que dans Paris, si loin,‖ rêvant de sa chaumière,Je pensais à Marie,‖ elle, pauvre fermière,Que ce jour même au bourg‖ j’étais en son honneur,Et que de son mari‖ j’enviais le bonheur :Imaginations,‖ caprices, fou délireQui glissait sans l’atteindre‖ ou la faisait sourire ! …Il fallut se quitter.‖ Alors aux deux enfantsJ’achetai des velours,‖ des croix, de beaux rubans,Et pour toutes les trois‖ une bague de cuivre,Qui, bénite à Kemper,‖ de tout mal vous délivreEt moi-même à leur cou‖ je suspendis les croix,Et, tremblant, je passai‖ les bagues à leurs doigts.Les deux petites sœurs‖ riaient ; la jeune femme,Tranquille et sans rougir,‖ dans la paix de son âme,Accepta mon présent.‖ Ce modeste trésor,Aux yeux de son époux‖ elle le porte encor ;L’époux est sans soupçon,‖ la femme sans mystère.L’un n’a rien à savoir,‖ l’autre n’a rien à taire.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 47((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 4 distiques
- Mots à la rime
- a bruyère / frère féminine, classiqueb doux / vous masculine, classiquea embaume / psaume féminine, classiqueb jour / d’amour masculine, classiquea mollesse / confesse féminine, classiqueb lendemain / chemin masculine, classiquea harmonie / unie féminine, classiqueb sens / frémissants masculine, classiquea grave féminine, classiqueb toujours / amours masculine, classiquea voyage / image féminine, classiqueb pourquoi / moi masculine, classiquea amaigrie / Marie féminine, classiqueb bourg / alentour masculine, non classiquea cimetière / prière féminine, classiqueb voix / bois masculine, classiquea foule / s’écoule féminine, classiqueb refrains / forains masculine, classiquea criées / huées féminine, classiqueb acheteurs / lenteurs masculine, classiquea bombarde / nasillarde féminine, classiqueb l’éclair / l’air masculine, classiquea filles / gentilles féminine, classiqueb trois / croix masculine, classiquea vite / t’excite féminine, classiqueb moment / battement masculine, classiquea parée / entourée féminine, classiqueb fleurs / pleurs masculine, classiquea riantes / pendantes féminine, classiqueb fois / d’autrefois masculine, classiquea gracieuse / soyeuse féminine, classiqueb doux / dessous masculine, classiquea légère / mère féminine, classiqueb breton / nom masculine, classiquea belle / rappelle féminine, classiqueb chemin / main masculine, classiquea histoire / croire féminine, classiqueb contai / quitté masculine, classiquea chaumière / fermière féminine, équivalenteb honneur / bonheur masculine, classiquea délire / sourire féminine, classiqueb enfants / rubans masculine, classiquea cuivre / délivre féminine, classiqueb croix / doigts masculine, classiquea femme / âme féminine, classiqueb trésor / encor masculine, classiquea mystère / taire féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
94 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Marie, Garnier,Paris, 1910· numérisation FRANTEXT· Sources