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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies, 1884· Reliquiæ

Entretien fraternel

Alfred Busquet· quintils, octosyllabes, 167 vers

Spes illorum immorta-
litate plena est.

— Depuis cette heure inconsoléeOù mon pauvre père vous mitAu cercueil, dans cette vallée,Sous cette pierre descellée,Ma sœur, avez-vous bien dormi ?

Écoutons !… j’avais cru… silence !Dans mon rêve, entendre une voix.Non… c’était une âme en souffrance…C’est le vent du nord qui balanceLa feuille jaune au fond des bois…

Que ma prière vous arriveGomme un souffle errant sur les eauxElle s’échappe humble et craintive ;De mon cœur c’est la source viveFiltrant à travers les tombeaux.

— Qui vient réveiller ma poussière ?S’occupe-t-on encor de nous ?…Je dormais si bien sous la pierre…Dans ma tombe où tout est mystère,Dormir en Dieu, c’était si doux !

— En douloureux pèlerinageJ’étais venu vers vous, ma sœur.Ainsi qu’à mon dernier voyage.Pour vous parler, selon l’usage.De ce qui plut à votre cœur.

— Qui que vous soyez, ô mon frère,O vous qui vous nommez ainsi.Vous avez fait une prièreDont se réjouit ma poussière…Qui que vous soyez, ô merci !

— Bien jeune, hélas ! vous êtes morte.Je ne vous vis point, ô ma sœur ;La mort que la fureur emporte.Vous a prise au seuil, à la porte,Enfant si pleine de douceur !

— Eh quoi ! trente ans n’ont point encoreÉteint chez vous le souvenir ?… Mais, dites-moi, je vous implore,Tous ceux-là que mon cœur adore,Aujourd’hui vont-ils pas venir ?

Chacun suit sa route étoilée ;Chez son époux, un beau matin.En pleurant, la sœur est allée.Et votre mère inconsoléeA sa douleur ne met point fin.

Quand elle eut cousu, petit ange,De ses mains, votre blanc linceul.On dit que par un sort étrange.Avec vous, dans le même lange,Elle a mis sa raison en deuil.

Depuis ce jour, beauté, richesse.Époux, enfants, joie et bonheur.Rien n’a consolé sa jeunesse.Rien n’a consolé sa vieillesse,Rien n’a consolé son malheur.

A tout, pour tous indifférente.Elle marche sans savoir où ;Lorsqu’on la croit le mieux présenteElle pense à la fille absente,Qu’elle suspendait à son cou.

Tout l’amuse et rien ne la mène,Elle n’a là plus rien d’humain ;On croirait voir une âme en peine…C’est comme hier qui se promèneDans les sentiers du lendemain.

Vous nous avez pris sa tendresse,O ma sœur, en vous en allant ;L’époux n’eut rien de sa jeunesse ;A ses yeux, morts à la tendresse.Je suis moins qu’un pauvre, un passant !

— Arrêtez…, de grâce, mon frère.Cessez ce funeste entretien.Ne maudissez pas notre mère !Dieu lui fit une part amère.Sans mélange d’amour chrétien.

Pardonnez !… j’ai pris votre placeDans un cœur fermé pour toujours ;Rien ne console et rien n’efface,Un cœur de feu devient de glaceQuand s’éteint le premier amour.

A l’arbrisseau, sur la colline,Le bon Dieu mesure le vent…Mais il mit dans votre poitrineUne âme forte, assez divinePour attendre patiemment.

Dieu fait bien tout ce qu’il doit faire :C’est lui qui nous jugera tous ;Quand viendra le jour nécessaire,La lourde part sera légère,Le cœur aigri deviendra doux.

— Pourquoi n’êtes-vous pas restéeParmi nous, ô ma pauvre sœur ?Il semble, à mon âme attristée.Que dans ma route tourmentéeVous m’eussiez sauvé du malheur !

— Marchez sans crainte… mon imageIra partout où vous irez ;Je vous suivrai dans le voyage,Et comme un rayon dans l’orage.Doucement je vous sourirai.

Mais, dites-moi, que fait le père ?— Le père est triste et soucieux,Vers les biens ingrats de la terreIl se penche avide, ô misère !Oubliant l’heure des adieux !

Au fond de sa province obscure,L’aîné, comme un ermite ancien,Le dédain au cœur pour armure.Sans grande joie et sans murmure,Vit sans songer au lendemain.

C’est le seul heureux, le vrai sage.Moi, je reste, pauvre insensé,Tâchant de sauver du naufrage,Rien que par un vers, une page,Le nom de qui m’a délaissé.

J’emporte ma douleur profondeComme une biche au fond des bois…Je la retourne et je la sonde.Rien n’y paraît aux yeux du monde ;Je suis heureux comme autrefois !

J’ai, pour me consoler, ma fille.Pauvre être inoffensif et doux.

Ah ! parfois je vous porte envie !La mort a des roses aux mains :Et la tombe qui me convie,Dites-moi, sœur, je vous en prie.A-t-elle encor des lendemains ?

— Insensé, taisez-vous ! Silence !Malheur à qui veut entrevoir !Dieu ne veut pas qu’on le devance…La mort est la seule scienceQue l’on ne puisse pas savoir.

Ne m’interrogez pas, mon frère,Ma voix blanchirait vos cheveux !Quand par la porte solitaireDu tombeau souffle le mystère.Mettez la main devant vos yeux !

La tombe est froide, humide et sombre,Le bord en est horrible et nu ;Malheur à la voile qui sombre !Sous un bandeau trempé dans l’ombre,Je vois un pays inconnu…

Vivez ! la vie est nécessaire.Vivre est la loi qui vient de Dieu ;Vivre, c’est payer sur la terreL’expiation salutaireQu’on subit dans un autre lieu.

Vivez donc ! c’est le vrai courage ;C’est la science et le devoir ;C’est le suprême apprentissageQui doit un jour, après Forage,Nous permettre de nous revoir.

Honte et malheur à qui s’arrête.Sans oser aller jusqu’au bout !En fuyant l’humaine tempête.Osera-t-il lever la têteDevant Dieu qui l’attend debout !

Jour de justice et de colère.Jour de terreur et de pardon,Jour trois fois saint, jour salutaire.Dernier jour promis à la terre.Fatal au méchant, doux au bon.

— C’est assez, j’accepte la vie ;Honte à mon cœur irrésolu !Puisque votre voix m’y convie,Chère morte, en qui je me fie,Je vivrai — vous l’aurez voulu !

Août 1851.

Versification

Forme
Quintils
Rimes
33(abaab)
Mètre
Octosyllabes
Strophes
33 quintils
Mots à la rime
a inconsolée / vallée / descellée féminine, classiqueb mit / dormi masculine, non classiquea silence / souffrance / balance féminine, classiqueb voix / bois masculine, classiquea arrive / craintive / vive féminine, classiqueb eaux / tombeaux masculine, classiquea poussière / pierre / mystère féminine, classiqueb nous / doux masculine, classiquea pèlerinage / voyage / l’usage féminine, classiqueb sœur / cœur masculine, classiquea frère / prière / poussière féminine, classiqueb ainsi / merci masculine, classiquea morte / emporte / porte féminine, classiqueb sœur / douceur masculine, classiquea encore / implore / adore féminine, classiqueb souvenir / venir masculine, classiquea étoilée / allée / inconsolée féminine, classiqueb matin / fin masculine, classiquea ange / étrange / lange féminine, classiqueb linceul / deuil masculine, classiquea richesse / jeunesse / vieillesse féminine, classiqueb bonheur / malheur masculine, classiquea indifférente / présente / absente féminine, classiqueb où / cou masculine, classiquea mène / peine / promène féminine, classiqueb d’humain / lendemain masculine, classiquea tendresse / jeunesse féminine, classiqueb allant / passant masculine, classiquea frère / mère / amère féminine, classiqueb entretien / chrétien masculine, classiquea place / n’efface / glace féminine, classiqueb toujours / amour masculine, classiquea colline / poitrine / divine féminine, classiqueb vent / patiemment masculine, classiquea faire / nécessaire / légère féminine, classiqueb tous / doux masculine, classiquea restée / attristée / tourmentée féminine, classiqueb sœur / malheur masculine, classiquea image / voyage / l’orage féminine, classiqueb irez / sourirai masculine, classiquea père / terre / misère féminine, classiqueb soucieux / adieux masculine, classiquea obscure / armure / murmure féminine, classiqueb ancien / lendemain masculine, classiquea sage / naufrage / page féminine, classiqueb insensé / délaissé masculine, classiquea profonde / sonde / monde féminine, classiqueb bois / autrefois masculine, non classiquea envie / convie / prie féminine, classiqueb mains / lendemains masculine, classiquea Silence / devance / science féminine, classiqueb entrevoir / savoir masculine, classiquea frère / solitaire / mystère féminine, classiqueb cheveux / yeux masculine, classiquea sombre / l’ombre féminine, classiqueb nu / inconnu masculine, classiquea nécessaire / terre / salutaire féminine, classiqueb Dieu / lieu masculine, classiquea courage / apprentissage / Forage féminine, classiqueb devoir / revoir masculine, équivalentea s’arrête / tempête / tête féminine, classiqueb bout / debout masculine, classiquea colère / salutaire / terre féminine, classiqueb pardon / bon masculine, classiquea vie / convie / fie féminine, classiqueb irrésolu / voulu masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

167 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Paris, LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie, 1884· numérisation archive.org· Sources