Poésies, 1884· Tristesses et joies
Le rouge-gorge
Sur les pommiers bossus,‖ sur les poiriers difformesDont les troncs rabougris‖ prennent toutes les formes,Le givre, froid brouillard‖ que congèle la nuit.Du soir au jour naissant‖ s’est abattu sans bruit.Les cristaux irisés,‖ les stalactites blanchesLes ont couverts de fleurs‖ du sommet jusqu’aux branchesComme aux beaux jours d’avril,‖ sous les boutons d’argentSe couvre leur laideur‖ d’un luxe intelligent ;On croirait, à les voir,‖ sous les neiges glacées.Des spectres effrayans,‖ de pâles fiancées.Transfuges du tombeau‖ qui ne les retient pasEt qui de loin vers nous‖ entr’ouvrent les deux bras.Même on entend parfois,‖ si quelque branche tombe.Comme un sanglot humain‖ s’échappant d’une tombe.La nature se plaint‖ avec d’étranges sons.Et comme un vent de mort‖ il vous prend des frissons.Sous vos pieds l’herbe pleure,‖ et la mousse flétrieSe casse en murmurant‖ comme une voix qui prie.Partout c’est le silence‖ et partout c’est le deuilA faire envie aux morts‖ glacés dans leur cercueil,Et n’était la lumière qui se brise et se joue,Gomme aux jours enfantins‖ les roses sur la joue ;N’était le blond soleil‖ qui court dans les rameauxEt fait sous ses baisers‖ fondre les blancs cristaux,L’homme, désespéré,‖ sur une terre nue,Descendrait dans la tombe‖ en regardant la nueDont le front impassible‖ et l’implacable accordNe lui diraient que deuil‖ et désespoir et mort.Mais quelle voix rieuse‖ à la branche plus hauteDit gaiement son refrain ?‖ Rouge-gorge, mon hôte.Doux ami du pinson‖ et du chardonneret.J’ai reconnu soudain‖ ton gosier guilleret.Dis-moi donc la chanson‖ que tu veux faire entendre.Car la mélancolie‖ à ta voix m’a su prendre.Et nous avons souvent,‖ quand j’étais écolier.Tenu sur les buissons‖ un discours familier :C’était par des saisons‖ et des neiges pareilles.Le merle sans comprendre‖ ouvrait les deux oreilles.Et le bouvreuil jaseur‖ à la robe de feuSe taisait avec soin‖ s’il comprenait un peu.Tu t’en souviens encore,‖ ô gentil rouge-gorge ?Que de fois nous avons‖ partagé le pain d’orge.Et Tanis odorant‖ et le petit goûterQue je t’abandonnais‖ afin de t’écouter !Je n’ai point oublié‖ l’amitié du jeune âge,Et ta jeune chanson‖ à vieillir m’encourage.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 23((aa))
- Mètre
- Alexandrins surtout (45 de 12, 1 de 13)· profil 6+6, (13)
- Strophes
- 1 distique
- Mots à la rime
- a difformes / formes féminine, classiqueb nuit / bruit masculine, classiquea blanches / branches féminine, classiqueb d’argent / intelligent masculine, classiquea glacées / fiancées féminine, classiqueb pas / bras masculine, classiquea tombe féminine, classiqueb sons / frissons masculine, classiquea flétrie / prie féminine, classiqueb deuil / cercueil masculine, classiquea joue féminine, classiqueb rameaux / cristaux masculine, classiquea nue féminine, classiqueb accord / mort masculine, classiquea haute / hôte féminine, classiqueb chardonneret / guilleret masculine, classiquea entendre / prendre féminine, classiqueb écolier / familier masculine, classiquea pareilles / oreilles féminine, classiqueb feu / peu masculine, classiquea rouge-gorge / d’orge féminine, classiqueb goûter / t’écouter masculine, classiquea âge / m’encourage féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
46 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Paris, LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie, 1884· numérisation archive.org· Sources