Les voix intimes, 1892· Poésies diverses
Samuel Champlain
A L’HONORABLE JUGE A. B. ROUTHIER.
Stadaconé trônait‖ dans sa majesté viergeAu-dessus des flots bleus‖ que roulaient sur la bergeAvec un bruissement clair.A travers les réseaux‖ de la vigne embauméeL’indigène vivait‖ dans sa hutte enfumée,Libre comme l’oiseau de l’air.
Sur l’immense plateau‖ couronné de verdure,Les linotte mêlaient‖ leur gracieux murmure,Aux suaves rumeurs des eaux.Rien ne troublait alors‖ l’harmonie enivranteQue l’onde, les rameaux‖ et la brise odoranteVersaient à la voix des échos.
Maintes fleurs au soleil‖ entr’ouvraient leurs corollesOù les abeilles d’or,‖ inconstantes et folles,Cueillaient le miel délicieux.Stadaconé semblait‖ tressaillir d’allégresse,Et de chaque taillis‖ un chant rempli d’ivresseMontait avec l’arôme aux cieux.
Mais soudain des clameurs‖ mystérieuses, vagues,Ayant l’air de surgir‖ des profondeurs des vagues,Interrompent ce doux concert ;Un long serpent de feu‖ court à travers l’espace,Et la voix du canon ‒‖ à la brise qui passe ‒Lance un rugissement d’enfer !
Un sauvage, à ce bruit,‖ de son wigwam se sauve,Croisant dans la forêt‖ plus d’une bête fauvePrise d’un fol effarement ;Mais bientôt il s’arrête‖ au bord d’une clairière,Et sur le fleuve voit‖ une souple voilièreMouiller l’ancre à l’abri du vent.
Un homme jeune encore,‖ à la vaillante allure,Portant moustache noire‖ et longue chevelure,S’élance sur le sable roux.L’indigène, charmé‖ par le noble visageDe celui qui paraît‖ le chef de l’équipage,Va se jeter à ses genoux.
Quel est donc l’inconnu‖ qui vient fouler ces grèvesQue l’enfant des forêts ‒‖ voyant s’enfuir ses rêves ‒Dispute aux blancs en souverain ?Sauvage, incline-toi‖ devant ce nouveau pèreQui rendra ton pays‖ civilisé, prospère !Incline-toi devant Champlain !
Il vient, au nom du roi‖ qui règne sur la France,Dissiper les erreurs,‖ le vice et l’ignoranceDans les cœurs naïfs ou pervers,Fonder en Amérique‖ une humble colonieDe la France éclairant‖ par son vaste génieTous les peuples de l’univers !
Levant de l’avenir‖ un coin du voile sombre,Il voit des ennemis‖ le combattre dans l’ombreComme des tigres enragés ;Mais sa foi, ses vertus,‖ son esprit, sa prudence,Le feront triompher,‖ avec la Providence,Des ennemis et des dangers.
Après avoir gravi‖ le rocher gigantesqueEt contemplé longtemps‖ le table pittoresqueQui s’offre à ses regards ravis,Il regagne les flots‖ du beau fleuve qu’il aime,Et, tout près de ses bords,‖ il travaille lui-même
A bâtir le premier logis.Champlain vient de jeter‖ les bases de la villeOù fleurira bientôt‖ la grande loi civileA côté de la loi de Dieu.Il apprend que du Val,‖ un Français malhonnête,Conspire contre lui :‖ du Val meurt, et sa têteSanglante, est mise au bout d’un pieu !
Il est sévère, soit !‖ mais juste et charitable ;Sa bourse, son cœur d’or,‖ son logis et sa tableS’ouvrent à tous les malheureux.Et les chefs des tribus‖ algonquine et huronne,Touchés de ses bienfaits,‖ posent une couronneSur son front noble et radieux !
Cet humble hommage émeut‖ son âme magnanimeEt l’attache encor plus‖ à la charge sublimeQu’il tient de son seigneur et roi ;Car puisque dans ces cœurs‖ il a déjà fait naîtreUn peu de gratitude,‖ il y fera peut-êtreBriller les rayons de la foi.
Il leur enseigne à tous‖ l’art de l’agriculture,Et, vrai Cincinnatus,‖ commence une cultureQue dieu couronne de succès.C’est lui qui, le premier,‖ arrache à cette plageLe secret de donner‖ au blanc comme au sauvageLe pain, ce levier du progrès !
Mais l’illustre Français‖ ne voit pas tout en rose ;Son front serein naguère‖ est maintenant morose :Il pleure sur le sort des siens.Ah ! c’est que, par delà‖ les monts et les rivières,Habite une autre race,‖ aux instincts sanguinaires,Qui l’outrage et pille ses biens !
C’est la race iroquoise,‖ avide et dominante,Qui veut anéantir‖ cette ville naissanteEt régner sur tout le pays.Elle hait les Hurons‖ et les visages pâlesEt caresse l’espoir‖ d’ouïr leur derniers râlesEt de mordre à leurs flancs roussis !
Champlain s’efforce encor‖ d’apaiser les colèresDes Algonquins qu’il a‖ traités comme des frères.Mais à sa voix nul n’est soumis.Les Iroquois d’ailleurs ‒‖ véritables colosses ‒S’avancent, l’arme au poing,‖ l’œil et les traits férocesPour attaquer leurs ennemis.
Un chasseur, survenant,‖ confirme la nouvelleQue deux cents Iroquois,‖ pris d’une ardeur nouvelle,Viennent pour un combat prochain.« Alors, répond Champlain,‖ puisqu’ils veulent la guerre,« Et, par orgueil, rougir‖ de leur sang cette terre,« Ils seront exaucés demain ! »
Le soir, notre héros,‖ entouré de ses bravesQui n’ont jamais connu‖ la honte des entraves,Marche au devant des Iroquois.Il les rejoint à l’aube,‖ au milieu de leur danse,Aux bords du lac Champlain.‖ ‒ Assoiffés de vengeance.
Les Hurons vident leurs carquois.Le soleil, qui se lève,‖ embrase la raméeOù se tiennent Champlain‖ et sa modeste arméeUn ennemi vient de les voir ;C’est un chef que distingue‖ un panache de plumes,Et son accoutrement‖ diffère ses costumesDes autres monstres à l’œil noir.
Levant son arme, il dit,‖ d’une voix sombre et dure :« A tous ces gueux il faut‖ ôter la chevelure,« Et la faire flotter aux vents ! »Champlain, sortant du bois,‖ au premier rang se place,Et, d’un coup d’arquebuse,‖ en abat trois sur place,Le chef et ses premiers suivants !
Ce coup fameux inspire‖ aux Iroquois la crainte ;Ils luttent chaudement,‖ mais leur bravoure est feinte :La frayeur se lit dans leurs yeux !Ils reculent bientôt‖ en cohorte confuse,Épouvantés qu’ils sont‖ par les coups d’arquebuseQue Champlain décharge sur eux !
Voyez-les déguerpir,‖ ces guerriers si terriblesQui devaient déchirer‖ de leurs ongles horriblesLes cadavres de leurs rivaux !Ils sont lâches, c’est vrai,‖ mais ‒ tigres indomptables ‒Ils voudront assouvir‖ leurs haines implacablesContre Champlain et ses héros.
Les ans passent. Champlain‖ quitte la coloniePour aller demander‖ à la France bénieLes soldats de la vérité.Car ce n’est pas, dit-il‖ par la poudre et les ballesQu’on pourra subjuguer‖ ces bandes cannibales :Du prêtre il faut la charité !
Il revient au printemps,‖ le cœur rempli de joie,Avec de fiers colons‖ que la patrie envoieEscortés de religieux.A sa charge il pourra‖ se livrer sans relâche,Laissant aux récollets‖ la grande et sainte tâcheDe gagner des âmes aux cieux !
Il fonde, il établit‖ de florissants villagesOù naguère émergeaient‖ des bourgades sauvagesCouvertes d’un maigre gazon ;A la brise aujourd’hui‖ le blé d’or s’y balance,Promettant au colon‖ la joie et l’abondancePour les jours de l’âpre saison.
Il instruit l’ignorant,‖ soulage l’infortuneFait voir aux ennemis‖ l’horreur de la rancuneEt prêche la fraternité ;Il soutient des combats‖ qui le couvrent de gloire,Et pose les jalons‖ d’une héroïque histoireQu’il lègue à la postérité !
Québec n’est plus ce roc‖ à l’aspect morne et sombreOù venaient autrefois‖ se reposer à l’ombreLe chevreuil, la biche et l’élan.La vigne et le noyer‖ sont tombés sous la hacheLa nature a jeté‖ son large et vert panache
Pour se couvrir du drapeau blanc !L’harmonie et l’amour‖ ne sont plus dans les branchesOù l’oiseau se cachait,‖ mais dans les maisons blanchesPleines d’enfants frais et mignons.Là vit de ses sueurs‖ un petit peuple braveQui peut déjà répondre‖ à l’Anglais qui le brave :« J’attends l’effet de vos canons ! »
Un peuple de héros‖ à la trempe athlétique,A l’âme généreuse,‖ au cœur patriotique,Luttant pour la France et ses droits :Un peuple qui bénit‖ du prêtre l’influenceEt coule sur ce sol‖ une heureuse existenceA l’ombre sainte de la croix !…
C’est ton œuvre, Champlain,‖ ô gouverneur illustre !C’est toi qui fis grandir,‖ en lui donnant ton lustre,Ce peuple honnête et vigoureux ;C’est toi qui le soutins‖ aux heures de l’épreuve ;C’est toi qui l’attachas‖ aux rives de ce fleuve ;
C’est toi qui le rendis heureux !Un quart de siècle et plus,‖ tu manias sans trêveLa charrue ou l’outil,‖ la parole ou le glaivePour assurer son avenir.Et quand la mort parut‖ au seuil de ta demeure, ‒Où le peuple assemblé‖ pleurait ta dernière heure, ‒Sans trembler tu la vis venir !
Bien des ans ont passé‖ depuis que ta grande âmeS’est envolée aux cieux,‖ et la patrie acclameTon nom toujours retentissant.Vois ‒ grain de sénevé‖ que tu jetas en terre ‒Ces millions de cœurs‖ te proclament leur pèreDe ce pays libre et puissant !
Ils rêvaient d’ériger‖ sur le haut promontoireOù ton astre brillant‖ se coucha dans sa gloire,Un bronze digne de renom ;Et ce rêve aujourd’hui,‖ Champlain, se réalise :Le peuple de Québec‖ de zèle rivalisePour immortaliser ton nom.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 34[aa] 34[abba]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (136 de 12, 68 de 8)· profil 8, 6+6
- Mots à la rime
- a vierge / berge féminine, classiquea clair / l’air masculine, classiqueb embaumée / enfumée féminine, classiquea verdure / murmure féminine, classiquea eaux / échos masculine, classiqueb enivrante / odorante féminine, classiquea corolles / folles féminine, classiquea délicieux / cieux masculine, classiqueb d’allégresse / d’ivresse féminine, classiquea vagues féminine, classiquea concert / d’enfer masculine, non classiqueb l’espace / passe féminine, classiquea sauve / fauve féminine, classiquea effarement / vent masculine, classiqueb clairière / voilière féminine, classiquea allure / chevelure féminine, classiquea roux / genoux masculine, classiqueb visage / l’équipage féminine, classiquea grèves / rêves féminine, classiquea souverain / Champlain masculine, classiqueb père / prospère féminine, classiquea France / l’ignorance féminine, classiquea pervers / l’univers masculine, classiqueb colonie / génie féminine, classiquea sombre / l’ombre féminine, classiquea enragés / dangers masculine, classiqueb prudence / Providence féminine, classiquea gigantesque / pittoresque féminine, classiquea ravis / logis masculine, classiqueb aime / lui-même féminine, classiquea ville / civile féminine, classiquea Dieu / pieu masculine, classiqueb malhonnête / tête féminine, classiquea charitable / table féminine, classiquea malheureux / radieux masculine, classiqueb huronne / couronne féminine, classiquea magnanime / sublime féminine, classiquea roi / foi masculine, classiqueb naître / peut-être féminine, classiquea l’agriculture / culture féminine, classiquea succès / progrès masculine, classiqueb plage / sauvage féminine, classiquea rose / morose féminine, classiquea siens / biens masculine, classiqueb rivières / sanguinaires féminine, classiquea dominante / naissante féminine, classiquea pays / roussis masculine, classiqueb pâles / râles féminine, classiquea colères / frères féminine, classiquea soumis / ennemis masculine, classiqueb colosses / féroces féminine, classiquea nouvelle féminine, classiquea prochain / demain masculine, classiqueb guerre / terre féminine, classiquea braves / entraves féminine, classiquea Iroquois / carquois masculine, classiqueb danse / vengeance féminine, classiquea ramée / armée féminine, classiquea voir / noir masculine, classiqueb plumes / costumes féminine, classiquea dure / chevelure féminine, classiquea vents / suivants masculine, classiqueb place féminine, classiquea crainte / feinte féminine, classiquea yeux / eux masculine, classiqueb confuse / d’arquebuse féminine, classiquea terribles / horribles féminine, classiquea rivaux / héros masculine, classiqueb indomptables / implacables féminine, classiquea colonie / bénie féminine, classiquea vérité / charité masculine, classiqueb balles / cannibales féminine, classiquea joie / envoie féminine, classiquea religieux / cieux masculine, classiqueb relâche / tâche féminine, classiquea villages / sauvages féminine, classiquea gazon / saison masculine, classiqueb balance / l’abondance féminine, classiquea l’infortune / rancune féminine, classiquea fraternité / postérité masculine, classiqueb gloire / histoire féminine, classiquea l’élan / blanc masculine, non classiqueb hache / panache féminine, classiquea branches / blanches féminine, classiquea mignons / canons masculine, classiqueb brave féminine, classiquea athlétique / patriotique féminine, classiquea droits / croix masculine, classiqueb l’influence / existence féminine, classiquea illustre / lustre féminine, classiquea vigoureux / heureux masculine, classiqueb l’épreuve / fleuve féminine, classiquea trêve / glaive féminine, classiquea avenir / venir masculine, classiqueb demeure / heure féminine, classiquea âme / acclame féminine, classiquea retentissant / puissant masculine, classiqueb terre / père féminine, classiquea promontoire / gloire féminine, classiquea renom / nom masculine, classiqueb réalise / rivalise féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
204 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Premières poésies, 1892· numérisation Project Gutenberg· Sources