Œuvres complètes, 1851· Contes
La peur de la mort
Auprès d’un bois‖ écarté, solitaire,Un bûcheron, pauvre comme il en est,Avait construit‖ une frêle chaumière,Où tous les soirs‖ le bonhomme traînaitSon lourd fagot,‖ sa faim et sa misère.Cela soit dit‖ sans affliger ton cœur ;Car mon dessein‖ n’est tel, ami lecteur.Le forestier‖ veuf et content de l’être,N’avait qu’un fils,‖ l’espoir de ses vieux ans :C’était Janot.‖ Dans le réduit champêtre,Sous le taillis‖ où le ciel l’a fait naître,Il a déjà‖ compté quinze printemps,Et voit, dit-on,‖ le seizième paraître,Plus beau pour lui‖ que tous les précédens.Trop faible encor‖ pour porter la coignée,Mais de bonne heure‖ au travail façonnée,Tantôt sa main‖ donne au flexible osier,En se jouant,‖ la forme d’un panier :Tantôt il sème‖ autour de son asile,Non pas des fleurs,‖ mais un légume utileQue l’appétit‖ assaisonne au besoin,
Et pour compagne‖ Annette sa cousine,Rose naissante ;‖ elle était orphelineDès son enfance ;‖ et n’ayant d’autre appuiQue son pauvre oncle,‖ elle vivait chez lui.Tout beau, conteur,‖ va dire un petit maître ;De sa beauté‖ vous ne nous dites mot :Faites la belle,‖ ou vous n’êtes qu’un sot.Belle ! eh qu’importe ?‖ a-t-on besoin de l’êtreA quatorze ans ?‖ mais Annette l’était,Sans le savoir.‖ Ah ! je n’ose le dire :Une fontaine‖ avait pu l’en instruire.Sur ce point là‖ si Janot se taisait,Dans ses regards‖ elle avait pu le lire.Concluons donc‖ qu’Annette s’en doutait,C’était beaucoup :‖ élevé sans culture,Germe tombé‖ des mains de la nature,Ce couple heureux‖ ne savait presque rien,A ses penchans‖ se livrait sans mesure,Et conservant‖ une âme libre et pureFaisait sans choix‖ et le mal et le bien.Un jour de ceux‖ que le printemps ramène,Qui semblait naître‖ exprès pour les plaisirs,Nos deux enfans‖ que le destin entraîne,S’étant assis‖ à l’ombre d’un vieux chêne,Y respiraient‖ sous l’aile du zéphir.Mais tout-à-coup‖ sa douce et fraîche haleineDevint pour eux‖ le souffle du désir.« Ma chère Annette,‖ hélas ! dans le bocageJ’étais venu‖ pour goûter la fraîcheur,Disait Janot ;‖ mais toute sa chaleurNous a suivis‖ sous le naissant feuillage.— Moi, dit Annette,‖ à ces gazons nouveauxJe demandais‖ un moment de repos ;Mais le sommeil‖ a trompé mon attente ;Le sommeil fuit‖ ma paupière brûlante.C’est pourtant là‖ qu’hier je m’endormis :Mais j’étais seule,‖ et ta main caressanteN’y pressait pas‖ ainsi ma main tremblante ;A mes genoux‖ tu ne t’étais pas mis.Séparons-nous‖ pour trouver l’un et l’autreLe calme heureux‖ que nous venons chercher. »Pauvres enfans !‖ quel espoir est le vôtre ?Fuyez, un dieu‖ saura vous rapprocher.Pour un moment‖ aux vœux de sa cousineJanot sourit ;‖ mais la belle orphelineFuit lentement.‖ L’amour vient l’arrêter.Du jouvenceau‖ l’embarras n’est pas moindre ;S’il fait lui-même‖ un pas pour la quitter,Il en fait deux‖ bientôt pour la rejoindre.Bref, le fripon‖ est encore à ses pieds.Là, moins soumis,‖ mais plus ardent, plus tendre :« Nous séparer !‖ cesse de le prétendre,Dit-il, les yeux‖ de quelques pleurs mouillés ;N’ordonne pas‖ que je m’éloigne encore ;Dans ce moment‖ plein d’un trouble inconnu,A tes genoux‖ je me sens retenuPar le besoin‖ d’un plaisir que j’ignore.Demeure, Annette,‖ ou bien je vais mourir.— Mourir ! quel mot,‖ cria la jeune amante !Quel mot affreux‖ à côté du plaisir !Et quelle image,‖ hélas ! il me présente !Quand on est mort,‖ sais-tu bien comme on est ?Dans cet état‖ j’ai vu ma pauvre mère ;J’étais bien jeune‖ alors, mais le portraitDe mon esprit‖ ne s’effacera guère.Sans mouvement‖ et ne respirant plus,On a les pieds‖ et les bras étendus,D’un voile épais‖ la paupière couverte,Les yeux éteints‖ et la bouche entr’ouverte. »A ce portrait‖ bien fait pour l’alarmer,Le jeune amant‖ s’étonne, s’inquiète :« S’il est ainsi,‖ dit-il, ma chère Annette,Ne mourons pas,‖ vivons pour nous aimer. »Déjà leurs cœurs‖ qu’avait glacés la crainte,Sont ranimés‖ par les brûlans désirs.Triste raison,‖ mère de la contrainte,N’approche pas‖ de cette aimable enceinte ;Et toi, nature,‖ appelle les plaisirs :Mais je les vois‖ et la fête commence.Des deux côtés‖ d’abord mêmes soupirs,Mêmes sermens‖ d’éternelle constance.Aux doux propos‖ succède le silence ;Mille baisers‖ échauffés par l’amour,Sont pris, rendus‖ et repris tour-à-tour ;Vers le bonheur‖ ainsi Janot s’avance.Les vents légers,‖ complices de ses feux,Ont dévoilé‖ tous les charmes d’Annette ;L’un en jouant‖ fait flotter ses cheveux,L’autre s’envole‖ avec sa colerette ;Le plus hardi‖ chatouille ses pieds nus,Un peu plus haut‖ adroitement se glisse,Baise en passant‖ l’albâtre de sa cuisse,Et monte enfin‖ au temple de Vénus.Janot le sut ;‖ mais le dieu de CythèreVient l’arracher‖ à ce guide incertain,En lui mettant‖ l’encensoir à la main,Les yeux fermés‖ le mène au sanctuaire.Arrête, arrête,‖ ô peintre téméraire !La volupté‖ t’en impose la loi,De ses attraits‖ respecte le mystère.Fils de Cypris,‖ dissipe ton effroi,Vas, je sais être‖ aveugle comme toi ;Et tes faveurs‖ m’ont appris à me taire.Charme puissant‖ des plaisirs défendus,De nos crayons‖ vous n’avez rien à craindre ;Quand on vous goûte,‖ hélas ! peut-on vous peindre !Peut-on vous peindre‖ en ne vous goûtant plus ?Dans les transports‖ de la première ivresse,Janot sans force‖ et non pas sans désir,Suivant de près‖ la trace du plaisir,Le cherche encore‖ au sein de sa maîtresse.Annette, hélas !‖ sur les gazons fleuris,Ne répond plus‖ à des caresses vaines,Le doux poison‖ répandu dans ses veinesTient à la fois‖ tous ses sens engourdis.L’amant novice‖ à l’instant se rappelleLes traits affreux‖ dont elle a peint la mort,Soulève, presse,‖ avec un tendre effort,Contre son cœur,‖ un des bras de la belle,Croit lui donner‖ une chaleur nouvelle ;Le bras échappe‖ et tombe sans ressort,« Annette ! Annette !‖ » En vain sa voix l’appelle ;Janot, trop sûr‖ de son malheureux sort,Reste un moment‖ immobile comme elle.Tout en impose‖ à sa crédulité.Les yeux fixés‖ sur ceux de sa cousineN’y trouvent plus‖ cette flamme divine,Qui tout-à-l’heure‖ animait sa beauté :« Annette est morte !‖ hélas ! je l’ai perdue,S’écrie alors‖ l’amant épouvanté.Triste tableau‖ qu’elle offrait à ma vue,Deviez-vous être‖ une réalité !Annette est morte,‖ et c’est moi qui la tue.Qui que tu sois‖ dont l’immense pouvoirRend à nos champs‖ leur première verdure,Annette est morte‖ et tu l’as dû prévoir !Fais la revivre‖ ainsi que la nature ! »En exprimant‖ ces frivoles regrets,Ces vains désirs,‖ de larmes il arroseLe front d’Annette‖ et ses mornes attraits,Baise en tremblant‖ sa bouche demi-close.Anne s’éveille !‖ hélas ! ce tendre motEst le premier‖ que ses lèvres prononcent,Et le second‖ que les soupirs annoncentPlus tendre encore‖ est celui de Janot.« Elle revit !‖ Annette m’est rendue !Tristes regrets,‖ vous êtes effacés ;Elle revit,‖ tous mes maux sont passés.Plaisirs, rentrez‖ dans mon âme éperdue. »A ce discours‖ Anne n’a rien compris,Et sur Janot‖ fixant un œil surpris,Accompagné‖ d’une voix ingénue,« Que veux-tu dire ?‖ et quel est ce transport ?Moi j’étais morte !‖ — Oui, tout comme ta mère,Tu ne l’es plus‖ et je bénis mon sort.— Si c’est ainsi,‖ répond la bocagère,Que l’on arrive‖ à son heure dernière,On est bien sot‖ d’avoir peur de la mort.
Versification
- Mètre
- Décasyllabes· profil 4+6
- Mots à la rime
- a solitaire / chaumière / misère féminine, classiqueb est / traînait masculine, classiquec cœur / lecteur masculine, classiqued l’être / champêtre féminine, classiquee ans / printemps / précédens masculine, classiqued naître / paraître féminine, classiquef coignée / façonnée féminine, classiqueg osier / panier masculine, classiqueh asile / utile féminine, classiquei cousine / orpheline féminine, classiquej appui / lui masculine, classiqued maître / l’être féminine, classiquek mot / sot masculine, classiqueb l’était / taisait / doutait masculine, classiquel dire / instruire / lire féminine, classiquem culture / nature féminine, classiquen rien / bien masculine, classiquem mesure / pure féminine, classiqueo ramène / entraîne féminine, classiquep plaisirs / zéphir / désir masculine, classiqueo chêne / haleine féminine, classiquer bocage / feuillage féminine, classiquec fraîcheur / chaleur masculine, classiques nouveaux / repos masculine, non classiqueu attente / brûlante féminine, classiquev m’endormis / mis masculine, classiqueu caressante / tremblante féminine, classiquew l’autre / vôtre féminine, classiqueg chercher / rapprocher masculine, classiqueg l’arrêter / quitter masculine, classiquex moindre / rejoindre féminine, classiquey pieds / mouillés masculine, classiquez tendre / prétendre féminine, classiquea encore / j’ignore féminine, classiqueb inconnu / retenu masculine, classiqueq mourir / plaisir masculine, classiqueu amante / présente féminine, classiqueb est / portrait masculine, classiquea mère / guère féminine, classiquec plus / étendus masculine, classiqued couverte / entr’ouverte féminine, classiqueg l’alarmer / aimer masculine, classiquee s’inquiète / Annette féminine, classiquef crainte / contrainte / enceinte féminine, classiquep désirs / plaisirs / soupirs masculine, classiqueg commence / constance féminine, classiqueg silence / s’avance féminine, classiqueh l’amour / tour-à-tour masculine, classiquei feux / cheveux masculine, classiquee d’Annette / colerette féminine, classiquec nus / Vénus masculine, classiquej glisse / cuisse féminine, classiquea Cythère / sanctuaire féminine, classiquen incertain / main masculine, classiquea téméraire / mystère / taire féminine, classiquek loi / effroi / toi masculine, classiquec défendus / plus masculine, classiquel craindre / peindre féminine, classiquem ivresse / maîtresse féminine, classiqueq désir / plaisir masculine, classiquev fleuris / engourdis masculine, classiquen vaines / veines féminine, classiqueo rappelle / belle féminine, classiquep mort / effort masculine, classiqueo nouvelle / l’appelle / elle féminine, classiquep ressort / sort masculine, classiqueg crédulité / beauté masculine, classiquei cousine / divine féminine, classiqueq perdue / vue / tue féminine, classiqueg épouvanté / réalité masculine, classiquer pouvoir / prévoir masculine, classiquem verdure / nature féminine, classiques regrets / attraits masculine, classiquet arrose / demi-close féminine, classiquek mot / Janot masculine, classiqueu prononcent / annoncent féminine, classiqueq rendue / éperdue / ingénue féminine, classiquey effacés / passés masculine, classiquev compris / surpris masculine, classiquep transport / sort / mort masculine, classiquea mère / bocagère / dernière féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.6· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
179 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, Chez CHAUMEROT JEUNE, LIBRAIRE, 1824-1825· numérisation ÉFÉLÉ· Sources