Poésies diverses, 1797‑1827
I. Les Tombeaux champêtres
Londres, 1796.
Dans les airs frémissants‖ j’entends le long murmureDe la cloche du soir‖ qui tinte avec lenteur ;Les troupeaux en bêlant‖ errent sur la verdure ;Le berger se retire‖ et livre la natureA la nuit solitaire,‖ à mon penser rêveurDans l’orient d’azur‖ l’astre des nuits s’avance,Et tout l’air se remplit‖ d’un calme solennel.Du vieux temple verdi‖ sous ce lierre immortelL’oiseau de la nuit seul‖ trouble le grand silence.On n’entend que le bruit‖ de l’insecte incertain,Et quelquefois encore,‖ au travers de ces hêtres,Les sons interrompus‖ des sonnettes champêtresDu troupeau qui s’endort‖ sur le coteau lointain.
Dans ce champ où l’on voit‖ l’herbe mélancoliqueFlotter sur les sillons‖ que forment ces tombeaux,Les rustiques aïeux‖ de nos humbles hameauxAu bruit du vent des nuits‖ dorment sous l’if antique.De la jeune Progné‖ le ramage confus,Du zéphyr, au matin,‖ la voix fraîche et céleste,Les chants perçants du coq‖ ne réveilleront plusCes bergers endormis‖ sous cette couche agreste.Près de l’âtre brûlant‖ une épouse modesteN’apprête plus pour eux‖ le champêtre repas ;Jamais à leur retour‖ ils ne verront, hélas !D’enfants au doux parler‖ une troupe légère,Entourant leurs genoux‖ et retardant leurs pas,Se disputer l’amour‖ et les baisers d’un père.Souvent, ô laboureurs !‖ Cérès mûrit pour vousLes flottantes moissons‖ dans les champs qu’elle dore ;Souvent avec fracas‖ tombèrent sous vos coupsLes pins retentissants‖ dans la forêt sonore.En vain l’ambition,‖ qu’enivrent ses désirs,Méprise et vos travaux‖ et vos simples loisirs :Eh ! que sont les honneurs ?‖ L’enfant de la victoire,Le paisible mortel‖ qui conduit un troupeau,Meurent également ;‖ et les pas de la gloire,Comme ceux du plaisir,‖ ne mènent qu’au tombeau.Qu’importe que pour nous‖ de vains panégyriquesD’une voix infidèle‖ aient enflé les accents ?Les bustes animés,‖ les pompeux monuments,Font-ils parler des morts‖ les muettes reliques ?
Jetés loin des hasards‖ qui forment la vertu,Glacés par l’indigence‖ aux jours qu’ils ont vécu,Peut-être ici la mort‖ enchaîne en son empireDe rustiques Newtons‖ de la terre ignorés,D’illustres inconnus‖ dont les talents sacrésEussent charmé les dieux‖ sur le luth qui respire :Ainsi brille la perle‖ au fond des vastes mers ;Ainsi meurent aux champs‖ des roses passagèresQu’on ne voit point rougir,‖ et qui, loin des bergères,D’inutiles parfums‖ embaument les déserts.
Là dorment dans l’oubli‖ des poètes sans gloire,Des orateurs sans voix,‖ des héros sans victoire :Que dis-je ? des Titus‖ faits pour être adorés.Mais si le sort voila‖ tant de vertus sublimes,Sous ces arbres en deuil‖ combien aussi de crimesLe silence et la mort‖ n’ont-ils point dévorés !Loin d’un monde trompeur,‖ ces bergers sans envie,Emportant avec eux‖ leurs tranquilles vertus,Sur le fleuve du temps‖ passagers inconnus,Traversèrent sans bruit‖ les déserts de la vie.Une pierre, aux passants‖ demandant un soupir,Du naufrage des ans‖ a sauvé leur mémoire ;Une Muse ignorante‖ y grava leur histoireEt le texte sacré‖ qui nous aide à mourir.En fuyant pour toujours‖ les champs de la lumière.Qui ne tourne la tête‖ au bout de la carrière ?L’homme qui va passer‖ cherche un secours nouveau :Que la main d’un ami,‖ que ses soins chers et tendres,Entrouvrent doucement‖ la pierre du tombeau !Le feu de l’amitié‖ vit encor dans nos cendres.Pour moi qui célébrai‖ ces tombes sans honneurs,Si quelque voyageur,‖ attiré sur ces rivesPar l’amour de rêver‖ et le charme des pleurs,S’informe de mon sort‖ dans ses courses pensives,Peut-être un vieux pasteur,‖ en gardant ses troupeaux,Lui fera simplement‖ mon histoire en ces mots :« Souvent nous l’avons vu,‖ dans sa marche posée,Au souris du matin,‖ dans l’orient vermeil,Gravir les frais coteaux‖ à travers la rosée,Pour admirer au loin‖ le lever du soleil.Là-bas, près du ruisseau,‖ sur la mousse légère,A l’ombre du tilleul‖ que baigne le courant,Immobile il rêvait,‖ tout le jour demeurantLes regards attachés‖ sur l’onde passagère.Quelquefois dans les bois‖ il méditait ses versAu murmure plaintif‖ du feuillage et des airs.Un matin nos regards,‖ sous l’arbre centenaire,Le cherchèrent en vain‖ au repli du ruisseau ;L’aurore reparut,‖ et l’arbre et le coteau,Et la bruyère encor,‖ tout étoit solitaire.Le jour suivant, hélas !‖ à la file allongé.Un convoi s’avança‖ par le chemin du temple.Approche, voyageur !‖ lis ces vers, et contempleCe triste monument‖ que la mousse a rongé. »
Ici dort à l’abri‖ des orages du mondeCelui qui fut longtemps‖ jouet de leur fureur.Des forêts il chercha‖ la retraite profonde,Et la mélancolie‖ habita dans son cœur.De l’amitié divine‖ il adora les charmes,Aux malheureux donna‖ tout ce qu’il eut, des larmes.Passant, ne porte point‖ un indiscret flambeauDans l’abîme où la mort‖ le dérobe à ta vue ;Laisse le reposer‖ sur la rive inconnue,De l’autre côté du tombeau.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 1[abaab] 13[abba] 1[ababb] 1[aabab] 6[abab] 7[aa]
- Mètre
- Alexandrins surtout (104 de 12, 1 de 8)· profil 6+6, (8)
- Mots à la rime
- a murmure / verdure / nature féminine, classiqueb lenteur / rêveur masculine, classiquea s’avance / silence féminine, classiqueb solennel / immortel masculine, classiquea incertain / lointain masculine, classiqueb hêtres / champêtres féminine, classiquea mélancolique / antique féminine, classiqueb tombeaux / hameaux masculine, classiquea confus / plus masculine, classiqueb céleste / agreste / modeste féminine, classiquea repas / hélas / pas masculine, classiqueb légère / père féminine, classiquea vous / coups masculine, classiqueb dore / sonore féminine, classiquea désirs / loisirs masculine, classiquea victoire / gloire féminine, classiqueb troupeau / tombeau masculine, classiquea panégyriques / reliques féminine, classiqueb accents / monuments masculine, classiquea vertu / vécu masculine, classiquea empire / respire féminine, classiqueb ignorés / sacrés masculine, classiquea mers / déserts masculine, classiqueb passagères / bergères féminine, classiquea gloire / victoire féminine, classiquea adorés / dévorés masculine, classiqueb sublimes / crimes féminine, classiquea envie / vie féminine, classiqueb vertus / inconnus masculine, classiquea soupir / mourir masculine, classiqueb mémoire / histoire féminine, classiquea lumière / carrière féminine, classiquea nouveau / tombeau masculine, classiqueb tendres / cendres féminine, classiquea honneurs / pleurs masculine, classiqueb rives / pensives féminine, classiquea troupeaux / mots masculine, classiquea posée / rosée féminine, classiqueb vermeil / soleil masculine, classiquea légère / passagère féminine, classiqueb courant / demeurant masculine, classiquea vers / airs masculine, classiquea centenaire / solitaire féminine, classiqueb ruisseau / coteau masculine, classiquea allongé / rongé masculine, classiqueb temple / contemple féminine, classiquea monde / profonde féminine, classiqueb fureur / cœur masculine, classiquea charmes / larmes féminine, classiquea flambeau / tombeau masculine, classiqueb vue / inconnue féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
105 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· numérisation poesies.net· Sources