Des vers français, 1906
Sur le Passage d’un Régiment
Hier, songeant à la pauvre FranceDont s’achève l’effondrement,Et navré de désespérance,J’ai vu passer un régiment.
Sans doute il ne rappelait guèreCeux que mon enfance escorta,Si beaux sous leurs haillons de guerreEncor poudreux de Magenta.
Elles sont en Prusse, captives,Nos aigles de cinquante-neuf ;Et, malgré ses couleurs si vives,C’est toujours triste, un drapeau neuf.
Les noms glorieux qu’on y brodeEn lettrés d’or sont par trop vieux,Et pour le remettre à la mode,De la mitraille vaudrait mieux.
C’est de l’opulente soierie ;Mais il n’est sublime et sacré,Ce symbole de la patrie,Que sanglant et que déchiré.
Cependant je fus ému, certe,Devant nos soldats de vingt ans.Leur air crâne, leur pas alerteFont penser à de meilleurs temps.
Ils avaient cette silhouette,Ceux qui triomphaient, à Valmy,Le chapeau sur la baïonnette,En voyant s’enfuir l’ennemi ;
Et ces gamins hier à l’école,Ces officiers d’âge plus mûr,Passeraient sur le pont d’ArcoleComme leurs anciens, j’en suis sûr.
De vrais Français ! Qu’ils sont ingambes !Ils gagneraient, un contre dix,Des batailles avec leurs jambes,Comme a dit l’homme d’Austerlitz.
L’arme sur l’épaule, par quatre,Légers malgré le poids du sac,Ils allaient, et je sentais battreMon vieux cœur d’un joyeux tic tac.
Mais, brusquement, par la penséeDe notre honte d’aujourd’hui,Ma mémoire fut traversée,Et les beaux souvenirs ont fui.
Car, ce n’est douteux pour personne,L’âme de ces pauvres soldats,On la corrompt, on l’empoisonne,Sous ce régime de Judas.
Ce petit pioupiou dont à peineLa barbe pousse maintenant,Observez le regard de haineQu’il jette sur son lieutenant.
Il doit avoir, sous sa capote,Quelque écrit de l’infâme Hervé,Et dans sa cervelle idiote,— Que sait-on ? — un crime est couvé.
Il connaît le couplet horribleQui lui conseille en termes brefsDe prendre, à la guerre, pour cible,Non les ennemis, mais ses chefs ;
Et, devant son œil faux et terne,J’ai bien peur que ce fantassinNe garde, au fond de sa giberne,Une cartouche d’assassin.
Quant aux chefs… Oh ! l’ignominie !Oh ! j’entends la France pleurer !…Sous cette basse tyrannieOn voudrait les déshonorer.
Peut-être, — ô doute affreux ! — peut-êtreCe capitaine au mâle aspect,Est un délateur, est un traître,Est l’espion le plus abject.
Sachant que, sous la République,On n’a rien que par ruse et dol,Il tient son bijou maçonniqueBien caché sous son hausse-col.
Mais pour obtenir tous ses gradesEt ses galons d’or sur drap fin,Il a trahi ses camaradesQu’il réduit à mourir de faim ;
Et sa croix d’honneur fut conquise,Quand il dénonçait en haut lieuSon colonel à tête griseQui se permet de prier Dieu.
Oh ! l’odeur de mort qu’on renifleEt qui rôde autour du drapeau,Sous cet André, l’homme à la gifle,Sous ce Loubet, l’homme au chapeau !
O malheureuse et chère armée,Qui devais nous reconquérirLa vieille frontière entamée,C’est donc vrai que tu vas périr !
Récemment, ils ont mis tes armesAu service de leurs mouchards,Et contre des vierges en larmes,Contre de purs et doux vieillards.
Mais alors ton frisson de honte,L’affreux Combes l’a remarqué,Et tu vas périr ! Il y compte,Dans sa rage de défroqué.
Le voudras-tu ?… Moi, dans la rue,Lorsque passa ce régiment,J’ai salué comme on salueUn cortège d’enterrement.
Versification
- Forme
- 26 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 26(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 26 quatrains
- Mots à la rime
- a France / désespérance féminine, classiqueb l’effondrement / régiment masculine, classiquea guère / guerre féminine, classiqueb escorta / Magenta masculine, classiquea captives / vives féminine, classiqueb cinquante-neuf / neuf masculine, classiquea brode / mode féminine, classiqueb vieux / mieux masculine, classiquea soierie / patrie féminine, classiqueb sacré / déchiré masculine, classiquea certe / alerte féminine, classiqueb ans / temps masculine, classiquea silhouette / baïonnette féminine, classiqueb Valmy / l’ennemi masculine, classiquea l’école / d’Arcole féminine, classiqueb mûr / sûr masculine, classiquea ingambes / jambes féminine, classiqueb dix / d’Austerlitz masculine, non classiquea quatre / battre féminine, classiqueb sac / tac masculine, classiquea pensée / traversée féminine, classiqueb d’aujourd’hui / fui masculine, classiquea personne / l’empoisonne féminine, classiqueb soldats / Judas masculine, classiquea peine / haine féminine, classiqueb maintenant / lieutenant masculine, classiquea capote / idiote féminine, classiqueb Hervé / couvé masculine, classiquea horrible / cible féminine, classiqueb brefs / chefs masculine, classiquea terne / giberne féminine, classiqueb fantassin / d’assassin masculine, classiquea l’ignominie / tyrannie féminine, classiqueb pleurer / déshonorer masculine, classiquea peut-être / traître féminine, classiqueb aspect / abject masculine, classiquea République / maçonnique féminine, classiqueb dol / hausse-col masculine, classiquea grades / camarades féminine, classiqueb fin / faim masculine, classiquea conquise / grise féminine, classiqueb lieu / Dieu masculine, classiquea renifle / gifle féminine, classiqueb drapeau / chapeau masculine, classiquea armée / entamée féminine, classiqueb reconquérir / périr masculine, classiquea armes / larmes féminine, classiqueb mouchards / vieillards masculine, classiquea honte / compte féminine, classiqueb remarqué / défroqué masculine, classiquea rue / salue féminine, classiqueb régiment / d’enterrement masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
104 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes de François Coppée, Paris, Alphonse Lemerre, 1925· numérisation poesies.net· Sources