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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Des vers français, 1906

Veillée de Noël

François Coppée· 30 quatrains, alexandrins, 120 vers

Dehors, c’est un confus‖ murmure, un vague bruit.On dirait un léger‖ bourdonnement d’abeille,Et, dans la chambre tiède‖ et bien close où je veille,J’écoute au loin sonner‖ la messe de minuit.

Je songe, en tisonnant‖ la braise qui s’écroule,Que pour moi, vieux pécheur,‖ a retenti la voixDes cloches de Noël‖ vainement tant de fois ;Et voilà les regrets‖ qui m’assaillent en foule.

Car je serai jugé‖ bientôt, — qui sait ? — demain ;Et cependant, pareil‖ à la mer sur les côtes,Monte toujours en moi‖ le flot lourd de mes fautes,Et j’en fais tristement‖ le sévère examen.

C’est donc vrai. J’ai vécu‖ si longtemps près des fangesOù mes pieds imprudents‖ souvent se sont plongés,Et je n’ai pas suivi‖ l’étoile des bergers,Et je suis resté sourd‖ au chœur d’appel des anges !

O nuit de Bethléem,‖ en ton suave azur,A présent je vois l’astre‖ et j’entends le cantique.Pourtant, bien qu’éclairé‖ par ta splendeur mystique,Suis-je vraiment meilleur ?‖ Suis-je un peu moins impur ?

Mais j’ai tort. Reprenons‖ courage et confiance.L’Enfant-Dieu ne veut pas‖ qu’on tremble devant lui.Je prétends l’adorer‖ et le voir aujourd’huiAvec les yeux, avec‖ l’âme de mon enfance.

Car mes soirs de Noël‖ les meilleurs, je les eusAlors qu’innocemment —‖ Bonne Vierge, pardonne ! —Je confondais un peu‖ ma mère et la Madone,Et quand j’étais pour elle‖ un peu l’Enfant-Jésus.

Elle m’avait montré,‖ dans un livre d’images,Saint Joseph s’appuyant,‖ las, sur son grand bâton,Les rustiques pasteurs‖ sous leurs peaux de mouton,Et, coiffés de turbans‖ somptueux, les Rois Mages.

Comme il s’était gravé‖ dans mon cerveau tout neuf,Cet enfant radieux‖ dans cette étable sombreOù, sur le mur croulant,‖ se dresse et grandit l’ombreDes oreilles de l’âne‖ et des cornes du bœuf !

Je retrouve aujourd’hui‖ l’impression première.A genoux, cils baissés,‖ devant le cher petit,La Vierge est là, priant‖ son Fils qui resplenditD’une mystérieuse‖ et céleste lumière.

Je le vois comme alors,‖ le divin nouveau-né :Dans un geste charmant‖ qui bénit et qui joue,De sa petite main‖ il caresse la joueDu pâtre en cheveux gris‖ devant lui prosterné ;

Ou bien, si gracieux,‖ nu malgré la nuit fraîche,Il se roule en tenant‖ à plein poing son orteil,Et son corps potelé‖ brille comme un soleilEt transforme en rayons‖ les pailles de la crèche.

C’est ainsi que la Foi,‖ comme éclôt une fleur,Naquit en moi, candide,‖ ingénue, instinctive,Quand je balbutiais‖ la prière naïveDes tout petits : « Mon Dieu,‖ je vous donne mon cœur ! »

Et quand dans ma couchette,‖ enfant faible et malade,Ma mère me voyait‖ tendre, avec un soupir,Mes deux mains vers Jésus,‖ avant de m’endormir,Pour l’embrasser ainsi‖ qu’un petit camarade.

Un demi-siècle et plus‖ a passé depuis lors,Le vent des passions,‖ partout où l’homme pèche,M’emporta, me roula‖ comme une feuille sèche,Et je me suis cent fois‖ souillé l’âme et le corps.

Mais, enfin, j’ai rougi‖ de ce honteux délire.J’ai rouvert le vieux livre‖ où, montrant chaque mot,Patiemment, avec‖ son aiguille à tricot,Ma mère, quand j’étais‖ enfant, m’apprit à lire.

Je revins humblement‖ au Dieu qui fut le sien.Je retrouvai le pur‖ trésor de ma croyance,Et maintenant, malgré‖ plus d’une défaillance,Je tâche de finir‖ mon voyage en chrétien.

Hélas ! c’est un chemin‖ où je trébuche et glisse,Ployant sous le fardeau‖ si lourd de mon passé,Un sentier dans les monts,‖ par la neige effacé,Où j’ai souvent failli‖ choir dans le précipice.

Mais, ce soir, écoutant‖ les cloches bourdonnerDerrière les épais‖ rideaux de ma fenêtre,Je songe à la bonté‖ du Dieu qui vient de naîtreEt j’ai le ferme espoir‖ qu’il veut me pardonner.

Debout dans le giron‖ de la Vierge Marie,Il m’accueille et m’absout‖ d’un geste, en souriant,Et, comme les bergers‖ et les rois d’Orient,Plein d’amour, devant lui‖ je m’agenouille et prie.

Mon cœur, ce soir, au cœur‖ d’un enfant est pareil.Je suis sûr que sur moi‖ le pardon va descendre,Comme jadis, mettant‖ mes souliers dans la cendre,J’étais sûr d’y trouver‖ des jouets, au réveil.

O douceur ! Le petit‖ Jésus a la puissanceDe faire refleurir,‖ avec un seul regard,L’enfantine candeur‖ dans l’âme d’un vieillard,Et, dans un vieux coupable,‖ une jeune innocence !

De puissants malfaiteurs,‖ en ce temps trop vanté,S’acharnent, furieux,‖ contre l’œuvre fécondeDe celui qui — voilà‖ vingt siècles — dans ce mondeFonda la plus sublime‖ école de bonté.

En plus d’un lieu, déjà,‖ — spectacle lamentable ! —L’herbe de l’abandon‖ pousse au pied de la Croix.Ils veulent, à présent,‖ par leurs iniques lois,Éloigner nos enfants‖ du Dieu né dans l’étable.

Pousseront-ils plus loin‖ leur labeur criminel ?Fermeront-ils bientôt‖ l’église — après l’école ?L’an prochain, — que sait-on ?‖… la rage les affole… —Entendrons-nous encor‖ les cloches de Noël ?

Mais la haine est stérile‖ et son œuvre éphémère.Ils n’auront rien fait, rien,‖ tant qu’un pauvre petit,Devant un Christ orné‖ d’un brin de buis bénit,Répétera, naïf,‖ les mots dits par sa mère.

Jetez la Croix à terre‖ et l’Évangile au feu,Persécuteurs ! Un peu‖ de vérité chrétienneSuffira tôt ou tard‖ pour qu’une âme revienneA la foi confiante,‖ à la paix avec Dieu.

Faire une France athée,‖ oui, c’est votre démence !Mais notre sol, depuis‖ plus de treize cents ans,Avec nos morts, au fond‖ des guérets bienfaisants,Conserve une immortelle‖ et pieuse semence.

Sachez-le. Quand seraient‖ jetés bas et couchésSur la terre, en débris,‖ les murs de nos églises,Un jour nous reverrions,‖ dardant leurs flèches grises,Surgir une moisson‖ nouvelle de clochers ;

Et, dans un très joyeux‖ branle, à toute volée,Pour célébrer l’instant‖ à jamais solennelOù naquit l’Homme-Dieu,‖ le Sauveur éternel,Les cloches sonneraient‖ dans la nuit étoilée.

Versification

Forme
30 quatrains (quatrains)
Rimes
30(abba)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
30 quatrains
Mots à la rime
a bruit / minuit masculine, classiqueb d’abeille / veille féminine, classiquea s’écroule / foule féminine, classiqueb voix / fois masculine, classiquea demain / examen masculine, classiqueb côtes / fautes féminine, classiquea fanges / anges féminine, classiqueb plongés / bergers masculine, classiquea azur / impur masculine, classiqueb cantique / mystique féminine, classiquea confiance / enfance féminine, classiqueb lui / aujourd’hui masculine, classiquea eus / l’Enfant-Jésus masculine, classiqueb pardonne / Madone féminine, classiquea d’images / Mages féminine, classiqueb bâton / mouton masculine, classiquea neuf / bœuf masculine, classiqueb sombre / l’ombre féminine, classiquea première / lumière féminine, classiqueb petit / resplendit masculine, classiquea nouveau-né / prosterné masculine, classiqueb joue féminine, classiquea fraîche / crèche féminine, classiqueb orteil / soleil masculine, classiquea fleur / cœur masculine, classiqueb instinctive / naïve féminine, classiquea malade / camarade féminine, classiqueb soupir / m’endormir masculine, classiquea lors / corps masculine, classiqueb pèche / sèche féminine, classiquea délire / lire féminine, classiqueb mot / tricot masculine, classiquea sien / chrétien masculine, classiqueb croyance / défaillance féminine, classiquea glisse / précipice féminine, classiqueb passé / effacé masculine, classiquea bourdonner / pardonner masculine, classiqueb fenêtre / naître féminine, classiquea Marie / prie féminine, classiqueb souriant / d’Orient masculine, classiquea pareil / réveil masculine, classiqueb descendre / cendre féminine, classiquea puissance / innocence féminine, classiqueb regard / vieillard masculine, classiquea vanté / bonté masculine, classiqueb féconde / monde féminine, classiquea lamentable / l’étable féminine, classiqueb Croix / lois masculine, classiquea criminel / Noël masculine, classiqueb l’école / affole féminine, classiquea éphémère / mère féminine, classiqueb petit / bénit masculine, classiquea feu / Dieu masculine, classiqueb chrétienne / revienne féminine, classiquea démence / semence féminine, classiqueb ans / bienfaisants masculine, classiquea couchés / clochers masculine, classiqueb églises / grises féminine, classiquea volée / étoilée féminine, classiqueb solennel / éternel masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

120 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes de François Coppée, Paris, Alphonse Lemerre, 1925· numérisation poesies.net· Sources