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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le cahier rouge, 1874

Le Vieux Soulier

François Coppée· distiques, alexandrins, 68 vers

A Jocelyn Bargoin

EN mai, par une pure‖ et chaude après-midi,Je cheminais au bord‖ du doux fleuve attiédiOù se réfléchissait‖ la fuite d’un nuage.Je suivais lentement‖ le chemin de halageTout en fleurs, qui descend‖ en pente vers les eaux.Des peupliers à droite,‖ à gauche des roseaux ;Devant moi, les détours‖ de la rivière en marcheEt, fermant l’horizon,‖ un pont d’une seule arche.Le courant murmurait,‖ en inclinant les joncs,Et les poissons, avec‖ leurs sauts et leurs plongeons,Sans cesse le ridaient‖ de grands cercles de moire.Le loriot et la‖ fauvette à tête noireSe répondaient parmi‖ les arbres en rideau ;Et ces chansons des nids‖ joyeux et ce bruit d’eauAccompagnaient ma douce‖ et lente flânerie.

Soudain, dans le gazon‖ de la berge fleurie,Parmi les boutons d’or‖ qui criblaient le chemin,J’aperçus à mes pieds,‖ — premier vestige humainQue j’eusse rencontré‖ dans ce lieu solitaire, —Sous l’herbe et se mêlant‖ déjà presque à la terre,Un soulier laissé là‖ par quelque mendiant.

C’était un vieux soulier,‖ sale, ignoble, effrayant,Éculé du talon,‖ bâillant de la semelle,Laid comme la misère‖ et sinistre comme elle,Qui jadis fut sans doute‖ usé par un soldat,Puis, chez le savetier,‖ bien qu’en piteux état,Fut à quelque rôdeur‖ vendu dans une échoppe ;Un de ces vieux souliers‖ qui font le tour d’EuropeEt qu’un jour, tout meurtri,‖ sanglant, estropié,Le pied ne quitte pas,‖ mais qui quittent le pied.

Quel poème navrant‖ dans cette morne épave !Le boulet du forçat‖ ou le fer de l’esclaveSont-ils plus lourds que toi,‖ soulier du vagabond ?Pourquoi t’a-t-on laissé‖ sous cette arche de pont ?L’eau doit être profonde‖ ici ? Cette rivièreN’a-t-elle pas été‖ mauvaise conseillèreAu voyageur si las‖ et de si loin venu ?Réponds ! S’en alla-t-il,‖ en traînant son pied nu,Mendier des sabots‖ à la prochaine auberge ?Ou bien, après t’avoir‖ perdu sur cette berge,Ce pauvre, abandonné‖ même par ses haillons,Est-il allé savoir‖ au sein des tourbillonsSi l’on n’a plus besoin,‖ quand on dort dans le fleuve,De costume décent‖ et de chaussure neuve ?

En vain je me défends‖ du dégoût singulierQue j’éprouve à l’aspect‖ de ce mauvais soulier,Trouvé sur mon chemin,‖ tout seul, dans la campagne.Il est infâme, il a‖ l’air de venir du bagne ;Il est rouge, l’averse‖ ayant lavé le cuir ;Et je rêve de meurtre,‖ et j’entends quelqu’un fuirLoin d’un homme râlant‖ dans une rue obscureEt dont les clous sanglants‖ ont broyé la figure !

Abominable objet‖ sous mes pas rencontré,Rebut du scélérat‖ ou du désespéré,Tu donnes le frisson.‖ Tout en toi me rappelle,Devant les fleurs, devant‖ la nature si belle,Devant les cieux où court‖ le doux vent aromal,Devant le bon soleil,‖ l’éternité du mal.Tu me dis devant eux,‖ triste témoin sincère,Que le monde est rempli‖ de vice et de misèreEt que ceux dont les pieds‖ saignent sur les chemins,O malheur ! sont bien près‖ d’ensanglanter leurs mains.— Sois maudit, instrument‖ de crime ou de torture !Mais qu’est-ce que cela‖ peut faire à la nature ?Voyez, il disparaît‖ sous l’herbe des sillons ;Hideux, il ne fait pas‖ horreur aux papillons ;La terre le reprend,‖ il verdit sous la mousse,Et dans le vieux soulier‖ une fleur des champs pousse.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
34((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Strophes
6 distiques
Mots à la rime
a après-midi / attiédi masculine, classiqueb nuage / halage féminine, classiquea eaux / roseaux masculine, classiqueb marche / arche féminine, classiquea joncs / plongeons masculine, classiqueb moire / noire féminine, classiquea rideau / d’eau masculine, classiqueb flânerie / fleurie féminine, classiquea chemin / humain masculine, classiqueb solitaire / terre féminine, classiquea mendiant / effrayant masculine, classiqueb semelle / elle féminine, classiquea soldat / état masculine, classiqueb échoppe / d’Europe féminine, classiquea estropié / pied masculine, non classiqueb épave / l’esclave féminine, classiquea vagabond / pont masculine, classiqueb rivière / conseillère féminine, classiquea venu / nu masculine, classiqueb auberge / berge féminine, classiquea haillons / tourbillons masculine, classiqueb fleuve / neuve féminine, classiquea singulier / soulier masculine, classiqueb campagne / bagne féminine, classiquea cuir / fuir masculine, classiqueb obscure / figure féminine, classiquea rencontré / désespéré masculine, classiqueb rappelle / belle féminine, classiquea aromal / mal masculine, classiqueb sincère / misère féminine, classiquea chemins / mains masculine, classiqueb torture / nature féminine, classiquea sillons / papillons masculine, classiqueb mousse / pousse féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

68 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de François Coppée, Paris, Librairie L. Hébert, 1885· numérisation poesies.net· Sources