Promenades et intérieurs, 1872· II
Compliment
Tous ces jours-ci, mes chers‖ lecteurs, je désirais,Tel un petit garçon‖ qui, frisé tout exprès,Présente son rouleau‖ noué d’un ruban rose,Vous offrir un joli‖ compliment – vers ou prose –Pour l’an qui, cette nuit,‖ naquit et commença.Mais, quand j’étais enfant –‖ oh ! pas plus haut que ça ! –Dans ce genre déjà‖ je n’ai pas fait merveille.Le texte qu’à l’école‖ on nous donnait, la veille,Et qu’il fallait, le soir,‖ au logis copier,M’effrayait. J’ai noirci,‖ depuis, bien du papier ;Mais c’étaient mes débuts‖ dans la littérature.Ces phrases, réclamant‖ ma plus belle écriture,Étaient alors, pour moi,‖ pleines de « mots d’auteur ».Sur mon grand tabouret,‖ pour être à la hauteurDu pupitre, j’avais‖ un Boiste en deux volumes ;Devant moi, sur la table,‖ un encrier, des plumes,Plus un bristol orné‖ d’un beau feston doréEt fleuri d’un petit‖ bouquet peinturluré.Devant ce grand travail,‖ que j’étais mal à l’aise !Fallait-il adopter‖ la bâtarde ou l’anglaise ?Que faire ? Je mouillais‖ ma plume avec effroi ;Je songeais au tableau‖ du passage Jouffroy,Où monsieur Favarger‖ mit trois ans de sa vie,Chef-d’œuvre et dernier mot‖ de la calligraphie,Qui montre aux gens, par un‖ tel art humiliés,Le « Lion d’Androclès »‖ en « pleins » et « déliés » ;Et, le dos rond, roulant‖ les yeux, tirant la langue,Je transcrivais alors‖ ma petite harangue.
Pas mal le « Chers parents,‖ à qui je dois le jour ».Mais, lorsque j’arrivais‖ au « cœur rempli d’amour »,Comment écrire « cœur »‖ ? « Cœur », un mot difficile !…Je m’agitais et, comme‖ un petit imbécile,Je me mettais, avec‖ des gestes consternés,De l’encre au bout des doigts,‖ de l’encre au bout du nez.Alors, j’étais perdu.‖ Les fautes d’orthographePleuvaient. Je signais mal‖ et ratais mon paraphe,Et sur mes beaux souhaits‖ de joie et de santéJe laissais choir enfin‖ un monstrueux pâté.
C’était affreux !Pourtant,‖ plein d’une angoisse énorme,Le lendemain, avec‖ ce manuscrit informe,Quand je me présentais‖ devant mes bons parents,Ils prenaient le papier,‖ ouvraient les yeux tout grands,S’écriaient : « C’est superbe !‖ » et, sans dédains ni moues,Embrassaient tendrement‖ leur fils sur les deux joues.Oui, ma page illisible,‖ ils semblaient l’admirer.
Et l’on ouvrait l’armoire,‖ et j’en voyais tirerDes trésors, un tambour,‖ un fusil à capsules !Et je m’en emparais,‖ joyeux et sans scrupules,Ne sachant pas alors –‖ pour l’enfant tout est beau –Pourquoi mon père avait‖ toujours un vieux chapeauEt pourquoi la maman,‖ sainte parmi les saintes,Portait des gants flétris‖ et des jupes reteintes.
Aux humbles, comme moi‖ nés dans la pauvreté,Je souhaite d’abord‖ avec sincérité,Quand la nouvelle année‖ entreprend sa carrière,Le pain quotidien‖ de la vieille prière ;Et puis, pour qu’ils ne soient‖ jamais trop malheureux,Je leur souhaite encor‖ de bien s’aimer entre eux.Du pain et de l’amour !‖ Tout est là. Le pauvre hommeN’a vraiment pas le droit‖ de trop se plaindre, en somme,Si, du berceau d’osier‖ au cercueil de sapin,Toute sa vie, il a‖ de l’amour et du pain.Mes honnêtes parents‖ n’eurent pas davantage ;Mais la bonté régnait‖ dans leur cœur sans partage.Des sentiments profonds‖ ils ont connu le prix,Et, si je sais aimer,‖ c’est qu’ils me l’ont appris.Et tel riche, donnant‖ de splendides étrennes,N’éprouve pas leur joie‖ en ces heures sereines,Quand ils payaient, ayant‖ épargné quelques sous,Mon mauvais compliment‖ par de pauvres joujoux.Mes amis, en ce jour‖ qui groupe la famille,Si cher que soit le pain,‖ si peu que le feu brille,Épanouissez-vous,‖ ne devenez pas durs.Quand les enfants viendront‖ vous tendre leurs fronts purs,À défaut de cadeaux,‖ comblez-les de caresses.Entretenez en eux‖ le foyer des tendresses,Comme, en soufflant dessus,‖ on rallume un charbon.Le méchant souffre, et presque‖ aucun homme n’est bonQue grâce aux souvenirs‖ de son enfance aimée,Dont son âme demeure‖ à jamais parfumée.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 40((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 5 distiques
- Mots à la rime
- a désirais / exprès masculine, classiqueb rose / prose féminine, classiquea commença / ça masculine, classiqueb merveille / veille féminine, classiquea copier / papier masculine, classiqueb littérature / écriture féminine, classiquea d’auteur / hauteur masculine, classiqueb volumes / plumes féminine, classiquea doré / peinturluré masculine, classiqueb l’aise / l’anglaise féminine, classiquea effroi / Jouffroy masculine, classiqueb vie / calligraphie féminine, classiquea humiliés / déliés masculine, classiqueb langue / harangue féminine, classiquea jour / d’amour masculine, classiqueb difficile / imbécile féminine, classiquea consternés / nez masculine, classiqueb d’orthographe / paraphe féminine, classiquea santé / pâté masculine, classiqueb affreux / énorme / informe féminine, classiquea parents / grands masculine, classiqueb moues / joues féminine, classiquea l’admirer / tirer masculine, classiqueb capsules / scrupules féminine, classiquea beau / chapeau masculine, classiqueb saintes / reteintes féminine, classiquea pauvreté / sincérité masculine, classiqueb carrière / prière féminine, classiquea malheureux / eux masculine, classiqueb homme / somme féminine, classiquea sapin / pain masculine, classiqueb davantage / partage féminine, classiquea prix / appris masculine, classiqueb étrennes / sereines féminine, classiquea sous / joujoux masculine, classiqueb famille / brille féminine, classiquea durs / purs masculine, classiqueb caresses / tendresses féminine, classiquea charbon / bon masculine, classiqueb aimée / parfumée féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
81 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Promenades et intérieurs, Paris, Librairie Lemerre, 1920· numérisation ebooksgratuits.com· Sources