Sonnets intimes et Poèmes inédits, 1925· Deuxième partie
Allons, poète, il faut en prendre ton parti !
Allons, poète, il faut‖ en prendre ton parti !Tu n’as pas fait songer,‖ et tu n’as convertiPersonne à ton amour‖ pour les vertus obscures ;Tes poèmes naïfs‖ peuplés d’humbles figuresN’ont pas le don de plaire‖ aux heureux d’ici-bas ;Ton livre les étonne‖ et ne se lira pas.Le monde, vois-tu bien,‖ ne s’intéresse guèreA ce milieu mesquin,‖ trivial et vulgaire ;Malgré la sympathie,‖ on est un peu surpris.Crois-moi, n’y reviens plus —‖ Personne n’a comprisQu’un lettré, qu’un ami‖ de l’art et de l’étudeEût, pour ces gens de peu,‖ tant de sollicitude.— Diable ! Cela n’est pas‖ d’un esprit distingué.Traiter de tels sujets‖ en vers ! — On est choqué.Là, franchement, comment‖ veux-tu qu’on s’attendrisseSur l’ennuyeux exil‖ d’une pauvre nourrice ?Veux-tu faire pleurer‖ avec le dévouementD’un petit employé‖ de l’enregistrement ?Prends garde, je connais‖ chez toi cette tendance.Autrefois n’as-tu pas‖ eu l’extrême imprudenceDe conter, sans aucune‖ ironie, à dessein,Les amours d’une bonne‖ avec un fantassin !Parler d’un épicier‖ dans la langue de l’ode,C’est monstrueux. Tu vois,‖ une femme à la modeTe l’a dit, sans y mettre‖ aucune passion,Que c’était, à la fin,‖ de l’affectation.Elle eût pu dire encor‖ que cet art réalisteSent un peu l’envieux‖ et le socialiste,Et te fera bientôt‖ regarder de travers ;Que ceux qui pour trois francs‖ achèteront des versSont des gens de loisir,‖ ayant de la fortune,Que ton étrange amour‖ des humbles importune,Et qu’au lecteur qui sort‖ en voiture il messiedDe parler si souvent‖ de ceux qui vont à pied.
Soit, je suis condamné.‖ Mais mon livre est sincère.J’ai cru qu’il était sain,‖ qu’il était nécessaire,— A cette heure où, sentant‖ se réveiller en euxLeurs appétits rivaux‖ et leurs instincts haineux,Les hommes des deux camps,‖ haut monde et populace,Prétendent par le fer‖ se disputer la place ;A cette heure où mon pied‖ qui fouille le pavéPourrait glisser encor‖ dans le sang mal lavé,Où les assassinats,‖ les vols, les sacrilègesViennent de cimenter‖ tous les vieux privilègesJ’ai cru, dis-je, j’ai cru‖ qu’il pouvait être utile,Au milieu des écrits‖ que la haine distille,Des cris injurieux‖ et des mots provocantsQue se jettent de part‖ et d’autre les deux camps,De publier, parmi‖ la fureur générale,Un livre familier,‖ sans phrases, sans morale,Sans politique aucune,‖ et tout d’apaisement,Qui dirait à l’heureux‖ du monde, simplement,Que ce peuple qu’il voit‖ passer sous sa fenêtre,Ce peuple qu’il méprise‖ et ne veut pas connaître,Conserve plus d’un bon‖ sentiment ignoré ;Et qui dirait encore‖ au pauvre, à l’égaré,Que, dans l’adversité,‖ le meilleur, le plus digne,Le plus grand, est toujours‖ celui qui se résigne ;Qui dirait tout cela‖ sans trop en avoir l’air,Par de simples récits,‖ dans un langage clairEt qui dégageraient‖ une bonne atmosphère.— Ce livre, j’ai tenté‖ seulement de le faire,Et je l’ai bien mal fait,‖ puisqu’on n’a pas compris.Comme ceux dont il parle,‖ au milieu du mépris,Sa bonne intention‖ sans doute ira s’éteindre ;Et tout ce qu’il voulait‖ faire aimer, faire plaindre,Rentrera pour toujours‖ dans son obscuritéComme l’humble rêveur‖ qui l’a si mal chanté.
Mars 1872.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 34((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 2 distiques
- Mots à la rime
- a parti / converti masculineb obscures / figures fémininea d’ici-bas / pas masculineb guère / vulgaire fémininea surpris / compris masculineb l’étude / sollicitude fémininea distingué / choqué masculineb s’attendrisse / nourrice fémininea dévouement / l’enregistrement masculineb tendance / imprudence fémininea dessein / fantassin masculineb l’ode / mode fémininea passion / l’affectation masculineb réaliste / socialiste fémininea travers / vers masculineb fortune / importune fémininea messied / pied masculineb sincère / nécessaire fémininea eux / haineux masculineb populace / place fémininea pavé / lavé masculineb sacrilèges / privilèges fémininea utile / distille féminineb provocants / camps masculinea générale / morale féminineb d’apaisement / simplement masculinea fenêtre / connaître féminineb ignoré / l’égaré masculinea digne / résigne féminineb l’air / clair masculinea atmosphère / faire féminineb compris / mépris masculinea s’éteindre / plaindre féminineb obscurité / chanté masculine
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
68 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes de François Coppée, Paris, Alphonse Lemerre, 1925· numérisation poesies.net· Sources